De l’Asie-Mineure à la Turquie, Michel Bruneau - Notes de lecture

avril 4, 2017 § Poster un commentaire

La Turquie peine à trouver une place dans la situation géopolitique actuelle. En marge de l’Europe, tout en ayant géographiquement une assise dans cet espace par la Thrace Orientale , les relations de voisinage sont conflictuelles par de nombreux aspects : porte d’entrée des migrants du Moyen-Orient vers l’Europe, renforcement actuel du pouvoir d’Erdogan aux dépens du maintien du régime démocratique, velleités d’entrée dans l’Union Européenne refoulées, négationisme turque des violences commises avant et pendant la première guerre mondiale (génocide arménien, pontique, assyro-chaldéen…). En un mot, le malaise est consommé.

Dans son ouvrage, De l’Asie-Mineure à la Turquie, Michel Bruneau retrace l’histoire de la longue durée de ce territoire, ni tout à fait Asie, ni tout à fait Europe. En tant que géographe spécialiste des Grecs Pontiques, et plus largement de la diaspora grecque dans l’Empire-Ottoman, il s’intéresse particulièrement aux strates successives de populations, aux nombreuses influences culturelles et à la diversité des régimes politiques et organisations spatiales qui ont contribué à façonner la Turquie d’aujourd’hui, ce pays de l’entre-deux, au rôle plurimillénaire de synapse entre des territoires et des populations fort différents. Il livre  une synthèse historique intéressante où il met à profit ses riches connaissances en géographie culturelle. Plus précisément, Michel Bruneau cherche à expliquer « pourquoi et comment l’Asie-Mineure ou Anatolie a connu une évolution divergente de celle des Balkans voisins, une unification et homogénéisation ethnoculturelle et politique progressive, qui s’est accélérée au XXème siècle jusqu’à ne constituer qu’un seul Etat nation, mais qui avait été préparée dans la longue durée, alors qu’elle avait appartenu au même espace impérial pluriethnique et pluriculturel byzantin et ottoman que les Balkans ».

Plus précisément, il propose un récit géo-historique partant de l’installation des premiers colons grecs en Asie-Mineure avant Jésus-Christ jusqu’à la diaspora actuelle des peuples anatoliens. Il dresse ainsi un portrait dynamique de la Turquie par le jeu d’influence des multiples réorganisations spatiales et culturelles de ce territoire. Il faut noter que le schéma narratif est original et contraste avec la tentative de la Turquie d’effacer toutes traces d’éléments culturels exogènes. de l’histoire nationale En contrepied à cette approche nationaliste qui isole l’élément turc de relations culturelles bien plus complexes, Michel Bruneau s’attarde sur les différents « peuples de la longue durée » qui ont joué un rôle majeur en Asie-Mineure. Selon lui, « l’Asie-Mineure ou Anatolie est le territoire de ce vaste espace intermédiaire eurasiatique qui a connu parmi les plus forts brassages de population au début du XXème siècle ».

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La basilique de Sainte Sophie à Istanbul : lieu de culte chrétien sous l’Empire Byzantin, mosquée pendant le règne de Mehmet II au XVèmr siècle, et enfin musée depuis 1934.

Il explicite cette logique argumentative dans la première grande partie où il expose son cadre conceptuel et théorique (« fracture Orient-Occident ou ‘Région intermédiaire’, notion d’ethnie, de peuple, peuple de la longue durée, civilisation…). Il y présente également le territoire de l’Anatolie avec ses différents espaces, voies de communications et populations. Il évoque brièvement les peuples, les envahisseurs, les migrations et les empires qui se sont succédés depuis l’Antiquité jusqu’au XIXe siècle : les Hittites, les Grecs, les Romains, les Byzantins, et enfin les Turcs, avec sur les marges du plateau anatolien des influences culturelles et interpénétrations ethniques diverses, (kurde, arménienne, juive, perse, arabe…).

Les quatres grandes parties restantes proposent un traitement historique des principales réorganisations spatiales, culturelles et politiques de cet espace.

Plus spécifiquement, la deuxième partie de l’ouvrage porte sur les différentes influences culturelles qui ont précédé ou co-existé à la formation de l’Empire-Ottoman (la cité-état grecque antique, les Turcs oghouz, l’hellénisme de l’Empire-Ottoman, l’influence des Perses-Iraniens, le statut des Arméniens et des Kurdes…). La fin de cette partie est consacrée à la « tentative d’homogénéisation ethnique de l’Asie-Mineure et de la Thrace Orientale », politiques mises en place dès la fin du XIXème siècle par le « Comité Union et Progrès ». Michel Bruneau y évoque le génocide arménien, mais aussi les massacres de Grecs, de Grecs pontiques et d’Assyro-Chaldéens qu’il qualifie également de génocide (en s’appuyant notamment sur les travaux récents de Tessa Hofmann, The Genocide of the Ottoman Greeks, 2011). Il faut souligner l’importance de ce récit historique, les événements génocidaires du début du XXème siècle étant toujours nié par la Turquie. Si le génocide arménien analysé par les historiens européens et américains est aujourd’hui reconnu par l’ONU, les « génocides » pontiques, assyro-chaldéens, voire grecs, sont en revanche méconnus du grand public, ignorés ou laissés pour compte dans les débat scientifiques, et sans reconnaissance officielle de la part des instances internationales. Il y a pourtant une mémoire en souffrance des survivants qui ne demandent qu’à être écoutés et déchargés du poids du passé. Espérons que l’ouvrage de Michel Bruneau contribue à susciter de l’intérêt et de la curiosité scientifique pour ces questions.

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Göreme en Anatolie Centrale : villages plurimillénaires où des églises chrétiennes subsistent dans les sous-sols.

Les deux dernières parties de l’ouvrage, plus restreintes, traitent plus particulièrement des interfaces de l’Asie-Mineure à travers les siècles, ainsi que des diasporas et du transnationalisme récent des peuples d’Asie-Mineure (Grecs, Arméniens, Kurdes, Alévis et Assyro-Chaldéens).

La démarche argumentative de Michel Bruneau met ainsi en valeur la diversité des populations et des cultures qui ont occupé le territoire de l’Asie-Mineure. Selon l’auteur, ce fut l’un des territoires où les brassages interculturels ont été les plus nombreux et les plus complexes depuis les premiers siècles avant Jésus-Christ. Ce livre, qui est avant tout une synthèse relatant rapidement la multiplicité des acteurs qui ont occupé et façonné le territoire turc actuel, ainsi que les nombreuses réorganisations spatiales ayant eu lieu, est cependant parfois difficile à lire pour un public non averti. L’érudition de l’auteur peut être déroutante : la somme de connaissances apportées est souvent très dense en comparaison aux explications parfois sommaires. Les nombreux détails historiques peinent à expliciter les situations complexes qui sont décrites.

Régulièrement, l’auteur propose cependant des schémas synthétiques qui reprennent graphiquement les trajectoires spatiales et temporelles des principaux peuples de la région.  Ces shémas, très instructifs, mériteraient tout de même d’être complétés par une cartographie plus précise des lieux d’installation et des déplacements des populations en Asie-Mineure. Des cartes de synthèse dressant un panorama des différents peuples d’Anatolie et leurs relations de voisinage à différentes périodes seraient également les bienvenues.

Enfin, la bibliographie a le mérite de comporter de nombreux ouvrages récents, fruits de recherches innovantes (Crépon, Grataloup… ),  ainsi que des titres grecs rarement intégrés dans les recherches françaises sur le sujet (Kitromilidis, Fotiadis, Kastoryano…). Michel Bruneau s’est également penché sur quelques ouvrages récents de chercheurs turcs dont les travaux ont pu être traduits en anglais et français. Un glossaire et un index fourni et de qualité viennent compléter l’ouvrage. Puisse son ouvrage susciter de nouveaux intérêts à poursuivre la recherche sur la diversité ethnique et culturelle des peuples occupant ou ayant occupé la Turquie.

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