Tolstoï écrivait…

juin 2, 2016 § Poster un commentaire

Tenir un journal intime est une excellente occasion de perfectionner son sens de l’auto-analyse, de l’écriture de soi, et plus généralement de l’écriture des sentiments. Il suffit de citer Tolstoï, cet analyste génial et diariste assidu pour s’en convaincre. Ses romans surprennent par leur profondeur psychologique, où tout un chacun peut se retrouver au fil des portraits de personnages plus vrais que nature. Là, la peinture tolstoïenne fait même figure de miroir révélateur, où les subtilités de nos choix et de nos sentiments sont éclairées par quelques phrases qui résultent d’un long travail d’introspection de l’auteur.

On peut également penser à Nathalie Sarraute et à Tropismes. Tout en finesse, elle relate minutieusement de brefs « mouvements indéfinissables qui glissent très rapidement aux limites de la conscience ; ils sont à l’origine de nos gestes, de nos paroles, des sentiments que nous manifestons, que nous croyons éprouver et qu’il est possible de définir ». Pour les repérer, il faut ouvrir l’œil, se tenir à l’affut de soi-même et de son entourage, se regarder vivre et se saisir instantanément.

Tolstoï à sa table d'écriture

Tolstoï à sa table d’écriture

Ce souci de la finesse psychologique de l’écriture se retrouve dans toute la littérature réaliste. A chaque siècle, les auteurs ont cherché à leur façon à s’approcher au plus près du moi. Dans La Princesse de Clèves, Madame de La Fayette insiste sur le trouble sentimental de Madame de Clèves aux prises avec des codes moraux et sociétaux qui vont à l’encontre de son inclination naturelle. Plus tard, au XIXème siècle, les auteurs réalistes continuent à nous livrer de belles pages d’analyse psychologique. Mais au-delà, ils cherchent à expliquer les causes de nos mouvements de l’âme qui provoquent à leur tour nos comportements sociétaux.

Les auteurs du siècle suivant prolongent ce souci d’introspection personnelle en s’intéressant à l’ensemble de nos pensées et actions, sans distinction et hiérarchie d’intérêt. James Joyce ou Proust plongent dans le Moi qui pense et agit sans interruption. Le style d’écriture du flux de conscience est l’aboutissement de cet intérêt. Mais paradoxalement, les explications disparaissent ou perdent en importance, elles ne sont plus gages de vérité. Elles se muent en suggestions, en propositions. Le Moi tente d’être cerné, d’être expliqué en se regardant, mais paradoxalement, plus il est pensé seul, en dehors de tout contexte sociétal ou familial, moins il est expliqué.

Désincarné, l’individualité se dissout en particules qui ne forment plus aucun individu singulier. La vie confine à l’absurde, à l’absence de tout sens, de tout ordre et de toute direction. Pour exister, il faut se raconter. Et pour se raconter, il faut une histoire, une trame, un agencement. Il faut un sens, il faut faire sens. De là, on comprend l’échec du Nouveau Roman. Cette formidable entreprise littéraire n’a pas trouvé de public. L’engouement se fit surtout sentir chez certains intellectuels conquis par la démarche. Mais le résultat laisse songeur. L’écriture peine à être abstraite comme peut l’être un tableau contemporain, exceptées évidemment certaines entreprises de poétiques formelles.

L’auteur littéraire de génie est donc un étrange caméléon et un analyste hors du commun. Doté du pouvoir de se muer en milles personnes, il se projette dans des destins étrangers à lui-même qu’il pénètre avec acuité. Ou alors, comme Tolstoï, il plonge avec une telle force dans son moi qu’il en tire un puisant matériau poétique à la richesse presque infinie.

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