La couronne et la lyre – Marguerite Yourcenar

avril 16, 2016 § Poster un commentaire

Avant tout, lisez La couronne et la lyre ;  ensuite, parcourez éventuellement des analyses ou des critiques,  lancez-vous dans une présentation de cette œuvre, voire-même traduisez à votre tour des fragments de poésie grecque ancienne. Mais lisez La couronne et la lyre !

Ce recueil fait partie de ceux qu’on aimerait ne jamais terminer. Par chance, cette collection de pépites lyriques et tragiques se laisse relire à l’infini, surprenant par sa fraîcheur, sa vivacité et ses traits d’esprit toujours saillants  malgré l’écoulement inéluctable des siècles. Dans cet ouvrage, Marguerite Yourcenar livre une traduction de passages choisis de poètes, dramaturges ou prosateurs grecs, d’Homère au huitième siècle avant Jésus-Christ jusqu’aux épigrammes chrétiennes d’époque byzantine du cinquième au dixième siècle. On ne saurait que trop peu rendre grâce à Marguerite Yourcenar d’avoir prêté la finesse et l’exactitude de sa plume à ces échos de l’Antiquité.

Cette femme de lettres, passionnée par l’hellénisme, par ses grandes figures, son esprit et sa production culturelle et littéraire, livre ici, avec un goût merveilleux, le nectar de cette littérature. La sélection personnelle des fragments traduits vise en partie à rendre compte de l’esprit hellénique et de la destinée de ces thématiques à travers le temps. Comme elle l’explique dans sa préface : « C’est un spectacle fascinant de voir de la sorte se faire et se défaire les grands thèmes et les grandes formes poétiques au cours de douze siècles. » (p. 19). Dans l’introduction, elle présente alors brièvement quelques grands thèmes choisis, à savoir la nature, l’amour, la mort, la politique. Pour chacun d’entre eux, elle rend compte de son importance pour les Grecs et surtout de la manière dont ils l’envisageaient. Ainsi, elle montre que l’homme grec est encore en contact rapprochée avec la nature, une nature dans laquelle il a sa propre place et dans laquelle il se tient.  La nature est au cœur de l’expérience humaine et des textes mais elle n’est pas encore un objet de contemplation ou de récits en soi, l’homme ne s’en est pas encore désolidarisé. Pour appuyer son propos elle cite l’extrême précision et l’exactitude des auteurs antiques qui évoquent les mouvements des flots tel Homère ou encore les chants des oiseaux (Aristophane), ou le début du printemps :

…Des fleurs s’entrelaçaient tout au long des allées

De chênes rajeunis et tout stridents d’oiseaux ;

Nourrices des raisins futurs, les claires eaux

Circulaient, descendant des hauteurs, en coulées

Douces ; les longs roseaux reverdissaient ; ailées,

Les créatures des rivages et des bois,

Le héron, le coucou à l’insistante voix,

S’installaient ; l’hirondelle assise sous la poutre

A ses petits donnait la becquée, ou, pressée

Par leurs aigres clameurs, voletait…

[Scène de printemps, Alcée, Oxyrhynchi Papyri, 1788, I]

La figure de la mort est également radicalement différente de notre pâle vieille femme décharnée brandissant une faux. Au contraire, la mort est personnifiée en un être éminemment viril et robuste. C’est une figure sombre, d’une terrible violence, qui ravage tout sur son passage en déployant une force héroïque.

Après cette première contextualisation générale, Marguerite Yourcenar continue d’initier pas à pas le profane à la beauté de ces textes en présentant brièvement une notice sur l’auteur et le contexte général avant chaque sélection de poèmes ou de vers. L’ensemble des poèmes est classé chronologiquement et par auteur. Ces petites notices permettent d’apprécier plus finement la portée de quelques vers ou d’allusions qui restent parfois cryptiques pour des lecteurs contemporains.

Il faut pourtant souligner son talent incroyable de traductrice qui à lui seul redonne vie à ces fragments : les poèmes sont livrés au lecteur dans  un français renversant de vivacité, de fraîcheur, de simplicité et d’élégance. On est loin des longues tournures alambiqués, de l’opacité de certaines traductions, de la lourdeur d’une syntaxe aux prises avec le difficile exercice de la version. Au contraire, les vers de Yourcenar préservent toute la primeur de ces œuvres aux parfums si subtils.

Dans la préface, l’auteur explique avoir choisi de traduire les vers par des vers et non par de la prose comme il est d’usage dans la très grande majorité des traductions actuelles. Elle s’efforce à rendre les jeux sur les rythmes et les sonorités avec les ressorts du français. Le résultat semble très fidèle aux originaux : certes, il ne s’agit pas d’une traduction scolaire ou académique mais on sent que l’auteur a respecté avec beaucoup d’humilité la sensibilité hellénique. Elle n’a pas abusé de la modernisation, elle s’est même gardé de moderniser car elle n’a modifié le texte original qu’en dernier recours et avec la plus grande parcimonie.

Céramique-provenant-dune-tombe-athénienne-Berlin-museum

Céramique provenant d’une tombe athénienne – Berlin Museum

La littérature grecque n’a aucunement besoin d’être « dépoussiérée » pour être appréciée aujourd’hui. Sa simplicité et son universalité surprennent tout lecteur contemporain qui peut l’apprécier dès la première lecture sans avoir besoin d’un considérable bagage d’érudition et de glose. Il s’agit avant tout d’hommes et de femmes qui s’adressent à leurs semblables et qui comme tout à chacun éprouvent, sentent, rêvent,  essaient, échouent, connaissent des bonheurs ou  des malheurs. Il s’agit d’une littérature qui parle de la condition humaine et qui la met en scène d’une manière parfois comique, pathétique, touchante, enflammée, ou encore désabusée. Il s’agit d’une littérature amoureuse où l’on courtise et interpelle, où l’on se plaint de ses rancœurs.

Le plus déconcertant n’est pas tant le discours sur l’homme et les problématiques abordées (qui restent fondamentalement les mêmes si l’on se place hors de la sphère politique et sociale) que les termes de comparaison, le cadre et les ornements de ces longs discours de soi. On ponctue ses récits de bouquets de violette ou de persil, de cithare ou de boucles blondes, de bras d’adolescents et d’amphore de vin mêlé de miel. Leur esthétique est éloignée de la nôtre et nous donne l’impression d’être jeune, candide, simple et naturelle sans être rustique. Paradoxalement, pour les lecteurs contemporains, le raffinement de ces poèmes tient à leur dénuement. Ils sont à l’image de ces statues de marbres blancs qui hantent les musées d’Antiquités : leur élégance tient à leur sobriété, à l’insolence de la  de ces simples lignes courbes merveilleusement agencées que le temps a polies et lustrées. A ce titre, Marguerite Yourcenar les retranscrit admirablement :  la simplicité et justesse de son écriture fait sentir ce lyrisme délicat mais dénué d’affectation. Il n’y a pas de superflu, de longues tournures pompeuses ou ampoulées, seulement des traits saillants qui viennent frapper le lecteur par leur grâce et leur intelligence.

La traduction de Yourcenar propose ainsi un accès facilité à la poésie grecque pour des gens qui ne sont pas familiers avec la langue ; et pour ceux qui en seraient familiers, il permet une lecture plaisante et aisée de fragments compliqués à traduire, sans nécessité le recours aux grammaires et aux dictionnaires.

Enfin, cet ouvrage nous permet d’apprécier plus finement la sensibilité de Marguerite Yourcenar. Par ses choix et sa traduction, elle lisse en partie la complexité de la pensée et de la création hellénique afin de nous présenter ce qui pour elle la caractérise. Cet ouvrage fait donc partie prenante de son œuvre générale et ne serait être considérée en marge, comme de simples exercices de traductions. Elle éclaire ainsi Les Mémoires d’Hadrien, biographie romancée d’un empereur romain passionné par l’hellénisme.

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