Les Fourberies de Scapin

avril 24, 2016 § Poster un commentaire

Lorsque Molière fait représenter Les Fourberies de Scapin pour la première fois en 1671, le public du Palais-Royal n’est pas au rendez-vous. Le dramaturge n’en n’est pourtant plus au début de sa carrière ; à cette date, il a fait ses preuves : c’est un auteur connu et reconnu, protégé par le roi et apprécié par les spectateurs parisiens qui se pressent en masse à chaque représentation. Cependant, les recettes de la pièce sont bien maigres, et, après dix-huit représentations, elle va cesser d’être jouée de son vivant. Paradoxalement, Les Fourberies de Scapin est aujourd’hui l’une de ses pièces les plus connues. Texte d’étude incontournable lorsque le genre théâtral est abordé au collège, la pièce fait également l’objet de très nombreuses représentations depuis son entrée au répertoire officiel de la Comédie Française (1453 représentations à la Comédie française de 1680 à 1998).

Comment comprendre la destinée inattendue de cette pièce ?

Molière aurait écrit Les Fourberies de Scapin en guise de divertissement léger destiné à faire patienter les spectateurs du Palais-Royal où il s’apprêtait à faire représenter Psyché, tragédie-ballet ayant connu un succès éclatant à la cour. Dès la première représentation, cette courte comédie venait en complément de la comédie-ballet Sicilien ou l’Amour peintre représenté la même soirée. Le genre de la comédie-ballet était à l’époque extrêmement apprécié. Le roi et la cour étaient férus de ces spectacles où le jeu théâtral était agrémenté de passages musicaux, de mouvements de danse et parfois d’impressionnants effets de machineries. Louis XIV avait notamment commandé à Molière en 1664 une fête en l’honneur de la reine-mère Anne d’Autriche intitulée Les Plaisirs de l’île enchantée. Cette fête sur le thème du poème italien Roland furieux de l’Arioste s’était déroulé sur trois jours et se composait de la représentation de la comédie-ballet La Princesse d’Elide de Molière, du Ballet du palais d’Alcine de Lully ainsi que de nombreuses animations telles qu’un défilé équestre, des machineries aquatiques, un dîner aux chandelles, des courses de chevaux, une loterie, un feu d’artifice… Cette fête, la première et la plus fastueuse donnée à Versailles, fut un énorme succès. Avec La Princesse d’Elide de Molière, théâtre et opéra, comique et romanesque étaient associés.

Cet engouement de la cour pour ces spectacles somptueux modèle les attentes des spectateurs qui viennent assister aux représentations en ville. Comme l’explique Paul Bénichou dans Morales du Grand Siècle, Molière ne sert pas le bourgeois et son bon sens, mais la cour. Son public est avant tout la noblesse qui finance partiellement ses pièces par des commandes et les autorise. Les spectateurs qui le souhaitent viennent ensuite assister aux représentions données en ville, soucieux de suivre les tendances dictées par le roi en cette époque de courtisanerie.

Les Fourberies de Scapin ne suivent pas exactement ce schéma puisque la pièce n’a jamais été joué en avant-première à la cour. De même, son genre contraste grandement avec celui de la comédie (ou tragédie) – ballet. La pièce est apparenté à la farce, et plus précisément aux farces à l’italienne de la Comedia dell’arte.

En France, la farce date du Moyen-Age. D’origine populaire, elle se représentait à même la rue. Comme son nom l’indique, la farce est « ce qui farcit » :  elle est jouée en complément des représentations des Mystères. Ces derniers sont des représentations sérieuses de sujets religieux visant à instruire les spectateurs. Ces représentations sont souvent très longues, elles peuvent durer jusqu’à plusieurs jours. En contraste, la farce est extrêmement brève, éminemment comique et souvent grossière ou vulgaire. Elle se destine avant tout à amuser et divertir les spectateurs qui viennent assister aux Mystères. Elle se caractérise par une économie de moyens : pour le dispositif scénique « un rideau de fond, quelques meubles ou accessoires très simples – un lit, un bâton, l’étal d’un marchand -, voilà qui suffit » (Jean Pierre Bordier, Le Moyen-Age, la fête et la foi), une simplicité fonctionnelle caractérisée par le triomphe du bon tour et l’adage « tel est pris qui croyait prendre », et enfin une situation très peu spécifiée, presque universelle.

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La foire paaysanne de Pieter Balten (XVIème siècle)

La farce à l’italienne est cependant plus complexe que la farce française. Son origine remonte aux fêtes du rire qui avaient lieu pendant le Carnaval. Les discours étaient improvisés autour d’un « canevas », un plan grossier de l’intrigue, et interprétés par des acteurs qui jouaient des personnages types que l’on retrouvent d’une comédie à l’autre. Chaque type de personnage était affublé d’un masque particulier, d’un costume immuable, riche en couleurs, et se caractérisait par une gestuelle et des grimaces propres. La farce à l’italienne est le lieu de l’exagération et de la stylisation des personnages et du comique.  Au XVIIème siècle, ce genre était également connu et apprécié du public parisien qui venait assister aux représentations de la commedia dell’arte au théâtre du Palais-Royal, le même théâtre que celui que Molière occupait à Paris. Ce dernier partageait en effet le lieu avec la troupe des Comédiens italiens qui occupaient la scène le mardi, vendredi et dimanche tandis que la troupe de Molière avait droit de jouer le lundi, jeudi et samedi. Loin d’entretenir une rivalité avec les comédiens italiens, Molière admirait Scaramouche, leur chef de troupe, qui était également son ami. Les Fourberies de Scapin est peut-être la pièce où Molière se rapproche le plus de l’esthétique de la commedia dell’arte.

Les deux valets et les pères fâcheux sont des figures types de la farce à l’italienne. Masqués et costumés, ils se reconnaissent immédiatement. Patrice Soler précise (Genres, formes, tons) :  « les valets jouent un rôle essentiel, obstacles retors à la volonté des vieillards, auxiliaires des jeunes gens (qu’ils parodient volontiers). L’intrigue a un caractère fixe : comment les jeunes gens vont-ils pouvoir s’aimer, malgré l’opposition des pères  ? Machiniste habile, le valet d’intrigue triomphe par son cynisme et son intelligence. » Enfin, il précise que « la symétrie est un trait distinctif de la commedia dell’arte : les personnages vont par deux ». Ces caractéristiques se retrouvent point par point dans Les Fourberies de Scapin.

L’intrigue est en effet relativement simple : deux jeunes gens, fils de bonne famille, Octave et Léandre se sont mariés en l’absence de leurs pères et sans leur consentement. Les deux pères ne tardent pas à rentrer de voyage, s’étant mis d’accord pour organiser le mariage d’un des fils avec la fille de l’autre. Les deux fils font alors appel à leurs valets, plus précisément, à Scapin, valet de Léandre, pour arranger la situation. Par un retournement de situation soudain qui repose sur l’élucidation d’une sorte de quiproquo relatifs aux épouses, les jeunes gens sont in fine victorieux et leurs mariages respectifs sont approuvés par leurs pères. Il faut pourtant nuancer l’importance de cette intrigue : elle sert de fil directeur à la représentation mais ne constitue pas le cœur du sujet. Cette dernière est monopolisée par les constantes ruses, machinations et pitreries du valet Scapin, qui cherche avant tout à s’amuser, ridiculiser et abuser impunément de tous les personnages. Finalement, c’est lui le sujet de l’intrigue comme l’indique le titre de la pièce. La situation embrouillée lui sert d’excuse pour laisser libre cours à son inventivité et à ses tromperies sous l’aval des jeunes gens. Scapin, bien que valet, tire les ficelles, non de l’intrigue, mais des décisions prises par les personnages. Celles-ci ne mènent finalement à rien si ce n’est qu’elles fournissent des prétextes à des scènes comiques. Silvestre, valet d’Octave fait pâle figure dans ce jeu de ruse et de tromperie. Il n’invente rien mais aide tout de même Scapin a accomplir ses méfaits, bien que le sermonne aussi sur les risques qu’il prend en vain. Ainsi, si Molière a repris un canevas de la commedia dell’arte, il fait pourtant à Scapin une place inhabituelle dans ce dernier genre. Le personnage de Scapin est lui-même un type de la comedia dell’arte : il s’apparente au brighella, valet bouffon aux nombreux tours et ruses en tout genre qui maniuple ses maîtres avec art.

 

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Le costume du brighella.

De nombreux effets comiques sont également proches des procédés de la commedia dell’arte : il suffit de penser à la scène très connue où Scapin rue de coups de bâtons le vieux Géronte caché dans un sac. Cependant, il convient encore une fois de nuancer ces rapprochements. Les emprunts sont finalement assez minces si l’on recense les innombrables effets de comique langagier. Les Comédiens italiens usaient avec une grande prolixité de la pantomime, de la grimace et de l’exagération gestuelle afin de rendre compréhensible des intrigues sommaires à des spectateurs parfois ignorants de l’italien. Chez Molière, les discours sont prédominants, le comique repose en grande part sur le texte.

Parmi les principaux procédés qu’il emploie, citons les répétitions, la syllepse de sens, l’antiphrase, la palinodie et le jeu sur le contraste des discours. Le comique de la scène d’exposition repose par exemple sur le contraste entre la prolixité d’Octave et le mutisme de Silvestre, ce dernier se contentant de répondre par des onomatopées ou par des répétitions syncopées de la dernière réplique d’Octave. Le comique de Scapin tient très souvent à son audace et son impertinence, en contraste avec la couardise de ses maîtres. Ce dernier pratique à tour de bras l’antiphrase. Il ne cesse de flatter les pères et de faire mine de compatir avec les jeunes gens mais l’ironie est palpable dans chacun de ses faux compliments. Son audace contraste avec la lâcheté générale des autres personnages qui abusent de la palinodie : ils ne cessent de revenir sur leurs propos précédents en les contredisant dès que la fortune tourne. Quant à la fameuse scène où Géronte se lamente : « mais que diable allait-il faire dans cette galère ? », notons que le comique repose ici sur la répétition et sur l’obnubilation de Géronte, mais aussi sur la syllepse de sens : pour des lecteurs contemporains, impossible de ne pas penser à « galère » au sens de « situation très pénible ». Le dictionnaire historique de la langue française atteste ce sens figuré à partir de 1690. On ne peut s’empêcher de penser que la pièce de Molière a scellé littérairement ce nouvel usage courant.

Ainsi Les Fourberies de Scapin fait la synthèse de plusieurs esthétiques théâtrales en vogue au XVIIème siècle. La pièce intègre des éléments de la comedia dell’arte mais par d’autres aspects, elle reste proche des comédies à la française. D’ailleurs l’intrigue a été reprise de Phormion de Térence et de nombreux passages sont empruntés au Pédant Joué de Cyrano de Bergerac. La fameuse réplique « Mais que diable allait-il faire dans cette galère ! » en est un bel exemple.

Les jeux de scènes au comique grossier côtoient les discours de morale amoureuse des deux jeunes femmes. Le rôle bouffon de Scapin ridiculise et nivèle tous les autres personnages masculins vers le bas. Finalement, la pièce frôle l’absurde : le valet, bas par sa condition, triomphe sur les bourgeois particulièrement idiots et lâches. Le dénouement où l’intrigue amoureuse est résolue comme par magie et où Scapin, à peine pardonné et réhabilité par ses maîtres, lance un dernier trait d’impertinence, scelle le triomphe de l’absurde et de l’amoralité.

On comprend donc aisément pourquoi ni les amateurs de la comedia dell’arte, ni la noblesse, voire même la bourgeoisie n’ont été sensible à cette pièce. Trop verbeux pour de la comedia dell’arte, trop peu raffiné pour plaire à la noblesse, et critique envers les figures des bourgeois, la pièce était presque destinée à ne pas trouver son public au XVIIème siècle.

Pourquoi rencontre-t-elle un tel succès aujourd’hui ?

Sa popularité tient peut-être à ce qu’elle concilie justement de nombreuses formes de comiques habilement agencées. Elle permet aux jeunes lecteurs de se familiariser avec le genre de la comédie et le discours théâtral. De plus, pour les spectateurs modernes les figures de valet et de maître renvoient au passé, à une réalité sociale à laquelle ils ne peuvent plus s’identifier. Il n’y a plus de complexe de classe sociale à se moquer d’Argante et de Géronte. A ce titre, les Fourberies de Scapin est une comédie légère et bon enfant qui se laisse facilement apprécier : pas de message fort ni de grande dénonciation mais un jeu scénique riche en gags et dialogues comiques.

Crispin et Scapin - H. Daumier (1865)

Crispin et Scapin – H. Daumier (1865)

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La couronne et la lyre – Marguerite Yourcenar

avril 16, 2016 § Poster un commentaire

Avant tout, lisez La couronne et la lyre ;  ensuite, parcourez éventuellement des analyses ou des critiques,  lancez-vous dans une présentation de cette œuvre, voire-même traduisez à votre tour des fragments de poésie grecque ancienne. Mais lisez La couronne et la lyre !

Ce recueil fait partie de ceux qu’on aimerait ne jamais terminer. Par chance, cette collection de pépites lyriques et tragiques se laisse relire à l’infini, surprenant par sa fraîcheur, sa vivacité et ses traits d’esprit toujours saillants  malgré l’écoulement inéluctable des siècles. Dans cet ouvrage, Marguerite Yourcenar livre une traduction de passages choisis de poètes, dramaturges ou prosateurs grecs, d’Homère au huitième siècle avant Jésus-Christ jusqu’aux épigrammes chrétiennes d’époque byzantine du cinquième au dixième siècle. On ne saurait que trop peu rendre grâce à Marguerite Yourcenar d’avoir prêté la finesse et l’exactitude de sa plume à ces échos de l’Antiquité.

Cette femme de lettres, passionnée par l’hellénisme, par ses grandes figures, son esprit et sa production culturelle et littéraire, livre ici, avec un goût merveilleux, le nectar de cette littérature. La sélection personnelle des fragments traduits vise en partie à rendre compte de l’esprit hellénique et de la destinée de ces thématiques à travers le temps. Comme elle l’explique dans sa préface : « C’est un spectacle fascinant de voir de la sorte se faire et se défaire les grands thèmes et les grandes formes poétiques au cours de douze siècles. » (p. 19). Dans l’introduction, elle présente alors brièvement quelques grands thèmes choisis, à savoir la nature, l’amour, la mort, la politique. Pour chacun d’entre eux, elle rend compte de son importance pour les Grecs et surtout de la manière dont ils l’envisageaient. Ainsi, elle montre que l’homme grec est encore en contact rapprochée avec la nature, une nature dans laquelle il a sa propre place et dans laquelle il se tient.  La nature est au cœur de l’expérience humaine et des textes mais elle n’est pas encore un objet de contemplation ou de récits en soi, l’homme ne s’en est pas encore désolidarisé. Pour appuyer son propos elle cite l’extrême précision et l’exactitude des auteurs antiques qui évoquent les mouvements des flots tel Homère ou encore les chants des oiseaux (Aristophane), ou le début du printemps :

…Des fleurs s’entrelaçaient tout au long des allées

De chênes rajeunis et tout stridents d’oiseaux ;

Nourrices des raisins futurs, les claires eaux

Circulaient, descendant des hauteurs, en coulées

Douces ; les longs roseaux reverdissaient ; ailées,

Les créatures des rivages et des bois,

Le héron, le coucou à l’insistante voix,

S’installaient ; l’hirondelle assise sous la poutre

A ses petits donnait la becquée, ou, pressée

Par leurs aigres clameurs, voletait…

[Scène de printemps, Alcée, Oxyrhynchi Papyri, 1788, I]

La figure de la mort est également radicalement différente de notre pâle vieille femme décharnée brandissant une faux. Au contraire, la mort est personnifiée en un être éminemment viril et robuste. C’est une figure sombre, d’une terrible violence, qui ravage tout sur son passage en déployant une force héroïque.

Après cette première contextualisation générale, Marguerite Yourcenar continue d’initier pas à pas le profane à la beauté de ces textes en présentant brièvement une notice sur l’auteur et le contexte général avant chaque sélection de poèmes ou de vers. L’ensemble des poèmes est classé chronologiquement et par auteur. Ces petites notices permettent d’apprécier plus finement la portée de quelques vers ou d’allusions qui restent parfois cryptiques pour des lecteurs contemporains.

Il faut pourtant souligner son talent incroyable de traductrice qui à lui seul redonne vie à ces fragments : les poèmes sont livrés au lecteur dans  un français renversant de vivacité, de fraîcheur, de simplicité et d’élégance. On est loin des longues tournures alambiqués, de l’opacité de certaines traductions, de la lourdeur d’une syntaxe aux prises avec le difficile exercice de la version. Au contraire, les vers de Yourcenar préservent toute la primeur de ces œuvres aux parfums si subtils.

Dans la préface, l’auteur explique avoir choisi de traduire les vers par des vers et non par de la prose comme il est d’usage dans la très grande majorité des traductions actuelles. Elle s’efforce à rendre les jeux sur les rythmes et les sonorités avec les ressorts du français. Le résultat semble très fidèle aux originaux : certes, il ne s’agit pas d’une traduction scolaire ou académique mais on sent que l’auteur a respecté avec beaucoup d’humilité la sensibilité hellénique. Elle n’a pas abusé de la modernisation, elle s’est même gardé de moderniser car elle n’a modifié le texte original qu’en dernier recours et avec la plus grande parcimonie.

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Céramique provenant d’une tombe athénienne – Berlin Museum

La littérature grecque n’a aucunement besoin d’être « dépoussiérée » pour être appréciée aujourd’hui. Sa simplicité et son universalité surprennent tout lecteur contemporain qui peut l’apprécier dès la première lecture sans avoir besoin d’un considérable bagage d’érudition et de glose. Il s’agit avant tout d’hommes et de femmes qui s’adressent à leurs semblables et qui comme tout à chacun éprouvent, sentent, rêvent,  essaient, échouent, connaissent des bonheurs ou  des malheurs. Il s’agit d’une littérature qui parle de la condition humaine et qui la met en scène d’une manière parfois comique, pathétique, touchante, enflammée, ou encore désabusée. Il s’agit d’une littérature amoureuse où l’on courtise et interpelle, où l’on se plaint de ses rancœurs.

Le plus déconcertant n’est pas tant le discours sur l’homme et les problématiques abordées (qui restent fondamentalement les mêmes si l’on se place hors de la sphère politique et sociale) que les termes de comparaison, le cadre et les ornements de ces longs discours de soi. On ponctue ses récits de bouquets de violette ou de persil, de cithare ou de boucles blondes, de bras d’adolescents et d’amphore de vin mêlé de miel. Leur esthétique est éloignée de la nôtre et nous donne l’impression d’être jeune, candide, simple et naturelle sans être rustique. Paradoxalement, pour les lecteurs contemporains, le raffinement de ces poèmes tient à leur dénuement. Ils sont à l’image de ces statues de marbres blancs qui hantent les musées d’Antiquités : leur élégance tient à leur sobriété, à l’insolence de la  de ces simples lignes courbes merveilleusement agencées que le temps a polies et lustrées. A ce titre, Marguerite Yourcenar les retranscrit admirablement :  la simplicité et justesse de son écriture fait sentir ce lyrisme délicat mais dénué d’affectation. Il n’y a pas de superflu, de longues tournures pompeuses ou ampoulées, seulement des traits saillants qui viennent frapper le lecteur par leur grâce et leur intelligence.

La traduction de Yourcenar propose ainsi un accès facilité à la poésie grecque pour des gens qui ne sont pas familiers avec la langue ; et pour ceux qui en seraient familiers, il permet une lecture plaisante et aisée de fragments compliqués à traduire, sans nécessité le recours aux grammaires et aux dictionnaires.

Enfin, cet ouvrage nous permet d’apprécier plus finement la sensibilité de Marguerite Yourcenar. Par ses choix et sa traduction, elle lisse en partie la complexité de la pensée et de la création hellénique afin de nous présenter ce qui pour elle la caractérise. Cet ouvrage fait donc partie prenante de son œuvre générale et ne serait être considérée en marge, comme de simples exercices de traductions. Elle éclaire ainsi Les Mémoires d’Hadrien, biographie romancée d’un empereur romain passionné par l’hellénisme.

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