Persépolis de Marjane Satrapi – Notes de lecture

mars 25, 2016 § Poster un commentaire

Dans cet album en noir et blanc, Marjane Satrapi livre une œuvre débordante d’humanité ; le lecteur y découvre une petite fille espiègle, devenant peu à peu adulte dans un monde chaotique.

Cette petite fille, c’est Marjane Satrapi elle-même. Auteur de BD, son enfance se prête parfaitement à une scénarisation riche en rebondissements. Originaire de l’Iran, elle naît à une époque où les revirements politiques de son pays bouleversent profondément les conditions de vie. Née en 1969, elle assiste au soulèvement populaire contre le régime du Shah. Ce soulèvement sera ensuite rapidement récupéré par des fondamentalistes religieux qui instaurent un gouvernement islamique. A l’issue de la « révolution islamique » où se multiplient les atteintes aux libertés individuelles, les Iraniens sont contraints de vivre dans un Etat où règne la pensée unique. Ce nouvel ordre contraste avec le vent de liberté qu’avait auparavant insufflé le soulèvement populaire contre le Shah. Mais le déclenchement de la guerre Iran/Irak va achever de plonger le pays dans un marasme tenace. En quelques années, le temps de la formation scolaire de Marjane Satrapi, Téhéran passe d’une ville fière et progressiste à une ville en ruines où les femmes voilées déambulent au travers des rues nouvellement dédiées aux « martyrs ».

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Les parents de Marjane Satrapi éprouvent avec tristesse et difficulté ce nouvel ordre des choses. D’un haut niveau social et culturel, attachés à la formation intellectuelle et à l’ouverture sur le monde occidental, ils décident alors d’envoyer Marjane finir ses études en Europe, plus précisément en Autriche, afin de la préserver des conditions de vie délétères et d’un esprit rétrograde particulièrement en ce qui concerne la condition de la femme. La petite Marjane part alors en Europe dans un pays pour elle totalement inconnu, sans attache familiale ou amicale particulière, sans connaître la langue ni la culture. Brusquement séparée de sa famille, elle mène une vie de lycenne tourmentée en quête de sens, d’intégration, et d’amour.

Dans Persépolis, on suit avec beaucoup d’humour et d’ironie l’éveil d’une pensée libre, depuis les premières révoltes enfantines jusqu’au retour dans un chez soi que l’on ne comprend plus. Durant cette dizaine d’années Marjane essaie de comprendre son pays et la pensée politique : elle écoute d’abord les clameurs populaires dans la rue, lit les affiches, répète les rumeurs de l’école et les explications des institutrices, puis lit des ouvrages théoriques, manifeste, interroge ses parents et des membres de sa famille qui lui livrent de précieuses clés de compréhension. Par chance, elle dispose d’interlocuteurs bavards, pourvus d’une solide expérience politique. On apprend que de nombreux membres de sa famille ont eu un rôle majeur dans les gouvernements iraniens successifs. Il y a tout d’abord son grand-père, ancien membre de la famille royale du Shah, mais surtout son oncle Anouch qu’elle interroge avec beaucoup d’entrain et de vivacité. Anouch est un fervent défenseur de la révolution populaire contre le régime du Shah, démocrate convaincu, sensible aux idées communistes. C’est avec lui que Marjane découvre les prémisses de cette pensée politique. Anouch ayant connu la prison et la torture, il devient bien vite le héros de cette petite fille qui rêve d’aventure et de hauts faits. Malheureusement pour Marjane, la révolution islamique va venir briser les projets politiques de son oncle et au-delà va lui coûter la vie.

A travers cette cohorte de personnage aux solides convictions politques, l’histoire complexe de l’Iran se laisse appréhender et se donne à comprendre : il suffit d’écouter les récits de l’oncle Anouch à la petite Marjane, pus de la suivre en cours de récréation où le nouveau port du voile et les cérémonies d’hommage aux martyrs sont de nouveauxs sujet d’amusement et de dérision pour des enfants qui n’y sont pas sensibles. Etonnement, alors que les dernières années de Marjane en Iran se passe sous fond de guerre et de bombardements quotidiens, l’existence de la petite Marjane semble rester légère et pleine d’insouciance. Ce sentiment n’est rapidement plus partagé par ses parents qui l’envoient en Allemagne, non seulement pour la protéger mais aussi pour lui permettre de recevoir une éducation de type européenne dans un pays qui lui permettra de jouir de la liberté dont a tant besoin cette adolescente en quête d’elle-même. C’est pourtant loin de ses parents que Marjane Satrapi va connaître les moments les plus sombres de sa jeunesse. L’intégration est difficile, elle ne se fait des amis qu’avec difficulté et est victime du regard des autres qui la voit comme une étrangère, une immigrée parmi d’autres. Cet exil en Europe, va lui faire perdre toute son innocence et sa fougue enfantine. Son retour parmi les siens après l’obtention de son baccalauréat ne va pas non plus parvenir à guérir l’amertume de cette expérience. Elle ne comprend plus son pays qu’elle a quitté : elle n’a pas partagé l’expérience de la guerre et culpabilise à l’idée d’exprimer ses difficultés en Europe face à l’horreur qu’ont connu ses proches restés dans leur pays. Marjane est seule et peine à se reconstruire. Elle va pourtant y parvenir, reprendre des études supérieures en Iran, quitter la période trouble de l’adolescence et se réintégrer à la société iranienne qu’elle analyse d’un regard critique et acerbe.

L’intrigue de Persépolis mêle donc les récits de l’auteur sur ses sentiments intimes de petite fille et d’adolescente aux fortes convictions politiques, les explications historiques sur lla situation en Iran, des présentations de théories politiques comme le marxisme, l’histoire d’une famille authentique remarquable par son implication politique. La bande-dessinée parvient avec brio à exposer vie personnelle et sentimentale, formation et carrière de l’auteur, famille, amis mais aussi la singularité et complexité du contexte géopolitique. Sans être un journal intime, Persépolis est un témoignage sur l’existence d’une femme issue d’une famille progressiste au sein un régime répressif.

La guerre et la mort sont représentés sans détour et euphémisme. Son interruption subite dans le quotidien et l’espace public, puis sa banalisation suprennent pourtant. Marjane a éprouvé des pertes parmi ses proches. Elle a connu la guerre et ses scènes d’épouvante. Cependant, elle passe outre, refuse de se laisser aller à la désolation et au misérabilisme. Elle cultive férocement son appétit pour la vie, la fête, la joie et la liberté, en compagnie de ses parents et de son cercle d’amis. A de nombreuses reprises, on la suit assister à des fêtes où le tintement des verres et les disques de rock résonnent contre la morosité du régime. Une fois, cela cause la vie à un des leurs, poursuivi par des membres de la police populaire. Choqués, Marjane et les siens reprennent finalement les festivités, convaincus qu’ils se doivent de vivre de plus belle, d’être heureux et de préserver leur liberté malgré tout.

Marjane fait preuve d’un esprit résolument transgressif : elle remet sans cesse en question les codes sociaux en vigueur et les règles de bienséance. Lors de son adolescence en Autriche elle découvre ses premiers émois amoureux qu’elle vit sans tabou à la grande stupéfaction et incompréhension de ses anciennes amies iraniennes. Elle continue de porter des baskets et d’acheter des disques de Michael Jackson dans des quartiers frondeurs de Téhéran sous peine de se faire arrêter par la brigade des moeurs. Son langage est parfois vulgaire et rude, à la mesure de la violence des émotions qui l’animent. Le livre expose cette violence sans faux-senblants et atténuations, si bien qu’aux Etats-Unis, Persépolis reste l’un des ouvrages grands publics les plus censurés.

Au-delà, cette absence de fatalisme et d’abatement, voire même parfois de peur, donnent à penser. Cette attitude confère à Marjane un certain charisme : on la sent courageuse, battante et surtout pleine de ressources pour continuer à vivre. Son audace et son ironie mordante achèvent de séduire. De plus, l’ampleur de l’oeuvre permet de rentrer dans les détails intimes de ce quotidien et de présenter avec subtilité une pensée et une existence évoluant au fil des expériences. L’auteur n’est pas avare d’anectodes drôles et cocasses mais aussi d’explications historiques qui permettent de comprendre voire d’apprendre des pans d’histoire iranienne. Dans le film, on regrette que de nombreuses scènes aient été coupées ou raccourcies, ce qui fait perdre à l’oeuvre une certaine puissance. La bande-dessinée oscille entre récit de soi et récit historique. Les deux lectures sont possibles mais sa force résulte dans la conjugaison des deux.

Au-delà de la richesse de la trame narrative, il faut souligner le charme du dessin. Les planches de Marjane Satrapi se composent presque toujours de cases moyennes sur trois niveaux, elles-mêmes rassemblées en petits chapitres qui illustrent un moment, une scène, une anecdote. Le trait est généreux et croque avec vivacité les émotions des personnages. Le choix de l’absence de couleur au profit de l’usage strict du noir et blanc semble aller de soi du fait de la relative économie des dessins qui vont à l’essentiel. Pas de superflu ni de raffinement illustratif, juste ce qu’il faut pour planter le cadre et surtout servir l’expressivité des personnages. Ce sont eux qui sont à l’honneur sous le trait de Satrapi. Les dessins de la petite Marjane, même voilée, ne manquent pas de nous faire saisir avec une rare justesse la tempête émotive qu’elle traverse. Ainsi, une fois le livre clos, ce sont les visages, les postures, les attitudes, les traits des personnages qui restent avant tout en mémoire du lecteur.

Persépolis est ainsi un très beau roman graphique qu’on ne peut oublier ni ingorer, édité par L’Association, une maison d’édition indépendante qui mériterait d’être plus connue .

 

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