Salammbô de Gustave Flaubert – Notes de lecture

mars 22, 2016 § Poster un commentaire

Dès l’incipit, Salammbô plonge le lecteur dans un univers étourdissant. L’érudition historique de Flaubert sature le récit de noms propres inconnus et de termes historiques à la précision déroutante. Ce choeur de sonorités rares peint un monde exotique et lointain. Ce monde, c’est celui de l’Orient antique, de la cité de Carthage et de son cortège d’étranges coutumes, des palais d’Hamilcar et de leur mode de vie outrancier. Ce monde, c’est aussi celui des mercenaires en proie à des combats acharnés où les corps sont meurtris par les blessures des lances et de l’honneur :.

Il y avait là des hommes de toutes les nations, des Ligures, des Lusitaniens, des Baléares, des Nègres et des fugitifs de Rome. On entendait, à côté du lourd patois dorien, retentir les syllabes celtiques bruissantes comme des chars de bataille, et les terminaisons ioniennes se heurtaient aux consonnes du désert, âpres comme des cris de chacal. Le Grec se reconnaissait à sa taille mince, l’Egyptien à ses épaules remontées, le Cantabre à ses larges mollets. Des Cariens balançaient orgueilleusement les plumes de leur casque, des archers de Cappadoce s’étaient peints avec des jus d’herbes de larges fleurs sur le corps, et quelques Lydiens portant des robes de femmes dînaient en pantoufles et avec des boucles d’oreilles. D’autres, qui s’étaient par pompe barbouillés de vermillon, ressemblaient à des statues de corail.

Le narrateur se plait à décrire dans les moindres détails une société labyrinthique, véritable Babel antique où la diversité des peuples et des moeurs donne le tournis au lecteur contemporain. Ce dernier peut se sentir dépassé par la verve de l’auteur faute de connaissances historiques suffisantes. Les termes évoquent de vagues souvenirs de version grecque et latine ou bien de cours d’histoire antique. Parfois, ils demeurent totalement inconnus et impénétrables. Il n’est cependant pas nécessaire de se référer opiniâtrement au riche appareil critique que fournissent les éditions pour apprécier le texte. Les sonorités des termes recréent à elles-seules un monde fantastique aussitôt investi par l’imaginiation. Et si tout ne fait pas sens en premier lieu, c’est notamment cet embarras et ces méandres de raffinement qui donnent à l’oeuvre sa puissance poétique. Le “zaïre” de Salammbô, le culte de “Tannit”, les ordres du “suffète”, les “Massyliens” rassemblés par Narr’Havas sur les bords du Zaïne, les chasseurs du Malethut-Baal et du Garaphos se transforment en objets et figures fantasmagoriques.

Salammbô est loin du roman de moeurs ou du roman social, modèles types de la production littéraire du dix-neuvième siècle. Roman historique, l’auteur y multiplie et raffine à l’excès la richesse des événements et des modes de vie de l’époque. Le narrateur retrace le parcours de Mâtho, jeune mercenaire vigoureux ainsi que celui de Salammbô, fille du chef de Carhage, Hamilcar, et prétresse de Tanit. Mâtho, mercenaire au service de Carthage, lutte d’abord avec ses pairs pour obtenir la solde promise par la cité à l’issue des combats menés pour sa cause. Il est cependant rapidement diverti de ce premier combat par l’apparition brutale et inopportune d’un violent désir pour Salammbô. Cette jeune fille de haut rang, fille du roi ennemi, évolue dans l’environnement luxurieux des palais. Ses parures sont faites dans les étoffes les plus nobles et raffinées, sa chambre est ornée des pierres et des bois les plus précieux. Confinée dans ce faste étouffant, elle passe ses journées avec Schahabarim, son mentor, prêtre de Tanit, qui l’initie au culte ésotérique de la divinité. Salammbô s’y consacre avec une ardeur excessive. Par ce biais, elle cherche à apaiser un profond sentiment d’isolement car l’inertie de sa vie quotidienne contraste avec le déchaînement des passions et des sentiments qu’elle éprouve. Elle consacre son énergie au service de la divinité Tanit, avide d’en percer les mystères qu’elle perçoit.

Salammbô et Mâtho ont tous deux un caractère excessif. Figures notables de leur société, ils sont conscients de leur importance. Orgueilleux, ils n’hésitent que peu à se consacrer corps et âme à la cause qui les émeut, au détriment de leurs engagements parallèles. Le narrateur nuance tout de même la force morale de ces personnages car ils restent étroitement encadrés, voire conduits, par une figure tutélaire. Spendius, escalve grec rusé au service de Mâtho et Schahabarim, “directeur de conscience” de Salammbô, occupent une place de conseil et de suggestion centrale dans la prise de décision des protagonistes.

Cependant, aucun personnage ne monopolise le récit. Si les méandres des pensées torturées des figures principales font l’objet de longs développements, l’ambiance du camp des mercenaires, la cité de Carthage, la vie dans le palais sont également largement évoquées. Salammbô a certes donné son nom au titre mais elle apparait comme une figure fantômatique, corps frêle emmêlé dans un fatras de voiles, de pierreries et de parfums. Elle hante les songes de Mathô, rode la nuit sur les terrases du palais. Même lors de son mariage final, elle n’est qu’une figure pâle que l’on conduit vers une destinée qui n’est pas celle à laquelle elle aspire. Spendius, le conseiller de Mathô a un rôle très important mais ce n’est qu’un esclave, il est privé de l’attribut de la noblesse et d’une aura concommitante. C’est un personnage rusé, qui se cache, fouine, trame dans l’ombre et rend des services que l’on sent interessé.

Au-delà des personnages, c’est le monde et l’atmosphère dans laquelle ils évoluent qui est l’objet principal de Salammbô. Plus que des destins de vie, des intrigues amoureuses ou psychologiques, voire même des liens sociaux, ce sont les objets matériels, les lieux, les paysages qui importe Flaubert. C’est un monde hors du commun, presque improbable par son étrangeté bien qu’ancré dans une réalité historique partiellement documentée par les auteurs antiques.

Le narrateur décrit avec une extrême précision les frusques des soldats, les voilages de Salammbô, les parures des rois et des chefs militaires. De même, la nourriture, le mobilier, les moyens de transport, les bêtes, les paysages, les physionomies, les accents, les demeures, tout est prétexte à une peinture méticuleuse. L’intrigue de Salammbô n’est lisible qu’à travers une suite de description. Chaque chapitre est une fresque en soi que l’on parcourt avec l’auteur en s’attardant sur des parties, des objets, des personnages. La scène entière est donné d’emblée, statiquement, et l’auteur la fait vivre en mettant en avant des détails ou des zones plus restreintes. L’action se fait sentir grâce à l’agencement des descriptions, leur succession et leur rythme. L’incipit extrêmement connu est pour ce point tout a fait représentatif.

C’était à Mégara, faubourg de Carthage, dans les jardins d’Hamilcar.

Les soldats qu’il avait commandés en Sicile se donnaient un grand festin pour célébrer le jour anniversaire de la bataille d’Éryx, et, comme le maître était absent et qu’ils se trouvaient nombreux, ils mangeaient et ils buvaient en pleine liberté. Lescapitaines, portant des cothurnes de bronze, s’étaient placés dans le chemin du milieu, sous un voile de pourpre à franges d’or, qui s’étendait depuis le mur des écuries jusqu’à la première terrasse du palais ; le commun des soldats était répandu sous les arbres, où l’on distinguait quantité de bâtiments à toit plat, pressoirs, celliers, magasins, boulangeries et arsenaux, avec une cour pour les éléphants, des fosses pour les bêtes féroces, une prison pour les esclaves.

Des figuiers entouraient les cuisines ; un bois de sycomores se prolongeait jusqu’à des masses de verdure, où des grenades resplendissaient parmi les touffes blanches des cotonniers ; des vignes, chargées de grappes, montaient dans le branchage des pins ; un champ de roses s’épanouissait sous des platanes ; de place en place sur des gazons se balançaient des lis ; un sable noir, mêlé à de la poudre de corail, parsemait les sentiers, et, au milieu, l’avenue des cyprès faisait d’un bout à l’autre comme une double colonnade d’obélisques verts.

Le palais, bâti en marbre numidique tacheté de jaune, superposait tout au fond, sur de larges assises, ses quatre étages en terrasses. Avec son grand escalier droit en bois d’ébène, portant aux angles de chaque marche la proue d’une galère vaincue, ses portes rouges écartelées d’une croix noire, ses grillages d’airain qui le défendaient en bas des scorpions, et ses treillis de baguettes dorées qui bouchaient en haut ses ouvertures, il semblait aux soldats, dans son opulence farouche, aussi solennel et impénétrable que le visage d’Hamilcar.

L’oeuvre s’ouvre sur le grand tableau d’un festin décrit minutieusement. La description menée à l’imparfait donne l’impression d’une pause narrative, d’une exposition préliminaire du cadre et des acteurs du roman. Pourtant, jamais on ne va quitter ce mode narratif, l’intrigue est interne aux tableaux qui sont peints par mille touches de pinceau.

Les deux premières phrases de l’incipit campent sommairement la contexte spatial et temporel, tout d’abord de l’oeuvre en général, puis de la scène particulière qui va occuper tout le premier chapitre intitulé “le festin”. L’auteur annonce le thème, le titre du tableau qu’il va ensuite esquisser pourrait-on dire. Chaque paragraphe successif va ensuite porter sur les éléments précis qui le composent. Le lieu est à l’honneur : tout d’abord celui qu’occupent les soldats, le paysage environnant, puis le palais d’Hamilcar. C’est à travers lui que l’intrigue s’esquisse et se donne à comprendre. Les moeurs vulgaires et rustiques des mercenaires contrastent avec le faste de la place où ils se trouvent. Leur présence qui est déjà une insulte à la noblesse et l’opulence du lieu annonce le futur blasphème qui leur causera les fureurs du roi et du peuple de Carthage. De même, la figure d’Hamilcar est introduite indirectement par son palais qui laisse transparaître son caractère intransigeant.

Ainsi, dans Salammbô, c’est le lieu et l’atmosphère qui sont à l’honneur. On se promène dans l’oeuvre à travers une série de longues scènes où l’auteur s’attarde. L’oeuvre est imposante mais l’intrigue n’est pas complexe. Il s’agit davantage d’une ample promenade au sein de paysages qui abritent nombre d’histoires et des conflits.

Enfin, il faut souligner la proximité du style d’écriture avec celui des auteurs antiques comme Hérodote dans ses Histoires ou Strabon dans sa Géographie. A leur manière, Flaubert fait oeuvre d’ethnographe en retraçant les traits saillants de chaque peuple et contrée. Il retient et expose les différences entre les coutumes, les physionomies, les accents… Cependant, à la différence de ces auteurs, Flaubert rend ces descriptions très vivantes. Elles sont loins des listes d’attributs que l’on peut trouver chez les antiques. De plus, il ne cherche pas à expliquer, à rationaliser ce qu’il présente. Au contraire, il permet au lecteur d’éprouver cet univers en y prenant part sensoriellement par l’imagination. Cette expérience de lecture reste ensuite comme un voyage hors norme dans un monde aux réalités et préocupations singulièrement étrangères aux nôtres. Un véritable voyage poétique dans un Orient fantasmé.

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