Le mythe de l'éternel retour, Mircea Eliade – Notes de lecture

décembre 14, 2015 § Poster un commentaire

Alors que l’utilité des sciences sociales est aujourd’hui ébranlée par des propos rapprochant ce champ d’étude du côté de l’accessoire, l’histoire reste relativement épargnée. Discipline fondamentale de la formation scolaire, objet de débat politique et citoyen, domaine de recherche et de production universitaire, l’histoire tient une place prépondérante dans nos sociétés. Tout citoyen ne cesse d’y être confronté, ne serait-ce qu’à l’occasion des fêtes nationales mémorielles, de la lecture du nom des rues et des places, des monuments commémoratifs… Les références historiques saturent les discours politiques relayés par les médias, tout comme les produits culturels tels que les films, romans, chansons… Nous sommes ainsi quotidiennement confrontés à des lieux, des objets et des textes mémoriels qui invitent à s’interroger sur l’histoire dont ils témoignent.

L’histoire se révèle comme un élément phare de notre culture sociétale, elle tient une place prépondérante dans les débats sur l’identité nationale, ce qui tend à conférer à la discipline considération et respect. La pratique scientifique de l’universitaire rodé à la lecture des sources et le dépouillage d’archives tend cependant à se confondre avec les débats mémoriels populaires où ressurgissent vieux mythes et adages scolaires lénifiants. L’histoire se laisse en effet approprier par le public qui la produit et l’utilise, tant spécialistes que profanes. Elle cristallise un ensemble de connaissance plus ou moins cohérent, d’inégale valeur. Dès lors, plongé au quotidien dans cette « ambiance historique » qui sature la pensée, les frontières de la discipline, les spécificités de ce champ d’études et du contenu qu’il propose, deviennent difficile à considérer.

Et pourtant, dans son essai Le mythe de l’éternel retour (Mircea Eliade, Le mythe de l’éternel retour, Nouv. éd. rev. et augm., Gallimard, 1989), Mircea Eliade nous invite à jeter un regard neuf sur une discipline loin d’être triviale. L’auteur, philosophe et historien roumain, analyse le rapport au temps de différentes civilisations et aires culturelles. Par ces détours dans le temps et l’espace, il propose un regard éloigné sur un cadre structurant de notre pensée moderne. Son essai, qui relève d’avantage d’une étude anthropologique qu’historiographique, s’appuie sur de nombreuses références à des systèmes de croyances de civilisations et de cultures extrêmement variées. Mircea Eliade est en effet avant tout un spécialiste pionnier de l’histoire des religions qui a publié son œuvre majeure, le Traité d’histoire des religions, la même année que Le mythe de l’éternel retour, en 1949. Il met ainsi à profit ses vastes connaissances en ethnologie pour étayer son propos.

Libérée des carcans ethnocentriques, la réflexion de Mircea Eliade met à jour les présupposés qui rendent possibles l’existence même de la discipline historique ; au-delà des divergences qui surgissent à la confrontation des différents contenus positifs de l’histoire, c’est au regard, à la considération de ce domaine auquel s’intéresse Eliade.
Il présuppose en effet que la façon dont une société se rapporte au temps, et par conséquent, à l’histoire, donne des indices pour caractériser une certaine perception de l’être. Il repère donc la façon dont sont pensés et conceptualisés l’histoire, et plus généralement le passé, à travers une analyse sélective de mythes, croyances, rites et discours ; l’objectif étant de repérer comment l’homme pense son action dans le temps, et par corrélat, comment il se pense lui-même en tant qu’être humain intégré à un système. En effet, comme le signale Eliade, c’est avant tout l’ontologie (à savoir la pensée de l’être) qui l’intéresse. L’auteur va donc déterminer deux grandes conceptions du temps : un type de pensée qualifié d’archaïque où l’homme nie l’histoire, c’est-à-dire ne pense pas une continuité linéaire d’événements singuliers ; et à l’inverse, un type de pensée moderne où l’histoire permet de structurer notre passé, à savoir donner des clés pour le penser depuis le présent. Mircea Eliade s’attache particulièrement à caractériser la pensée archaïque, plus atypique de notre point de vue. Il multiplie les exemples et les analyses de cas pour mettre en relief une conception du temps où la péremption n’existe pas. Il montre ainsi que la conception du temps de l’homme moderne marqué par la linéarité, l’événement, la singularité, la notion de progrès, s’oppose en tout point à la conception du temps de l’homme archaïque. Comme l’indique le titre de l’essai, ce temps est celui du cycle, du recommencement, voire de l’éternelle répétition.

Un certain nombre d’archétypes structurant la pensée archaïque sont définis dans le premier chapitre « Archétypes et répétition ». Il faut comprendre ici archétype comme un modèle premier et parfait. Dans la pensée archaïque, toutes les activités humaines relèvent d’un archétype. Tout acte n’est que répétition d’un premier acte fondateur. Ces actes premiers sont placés du côté du divin car « tous les actes importants de la vie courante ont été révélés ab origine par des dieux ou des héros », p. 46. De là, « un objet ou une action acquièrent une valeur, et, ce faisant, deviennent réels, parce qu’ils participent, d’une manière ou d’une autre, à une réalité qui les transcende », p. 15 ; le monde archaïque ignore les activités « profanes » : « toute action qui a un sens précis – chasse, pêche, agriculture, jeux, conflits, sexualité, etc. – participe en quelque sorte au sacré », p. 41. Dans la pensée archaïque, le temps linéaire est donc aboli au profit d’un temps sacré de la répétition.

La deuxième partie, « La régénération du temps », explore les stratégies convoquées par les sociétés archaïques pour échapper aux marques d’érosion du temps qui passe, signe d’une linéarité inéluctable. L’auteur s’attarde sur les nombreux rituels et fêtes qui répètent périodiquement l’acte de création cosmogonique. Par ce biais, le temps est continuellement régénéré.

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Décorations du nouvel an chinois.

Dans ce chapitre, les brèves remarques d’Eliade sur la mémoire populaire retiennent l’attention. Il cherche à définir « dans quelle mesure la mémoire collective garde le souvenir d’un événement « historique »  », p. 51. Eliade perçoit une « métamorphose d’un personnage historique en Héros mythique », une « mythisation » des personnalités historiques. Ce processus qui selon lui intervient au bout de deux ou trois siècles rapproche la mémoire populaire de la mentalité archaïque. Ces deux pensées ne peuvent « accepter l’individuel et ne conserve[nt] que l’exemplaire », p. 60. L’auteur expose ainsi les structures propres de ces pensées : les catégories remplacent les événements, et les archétypes les personnages historiques. Ainsi pour Eliade, « la mémoire collective est anhistorique », p. 59. Il concède cependant que certains textes tels que les poèmes épiques peuvent conserver une « vérité historique » qui cependant ne « concerne presque jamais des personnages et des événements précis, mais des institutions, des coutumes, des paysages », p. 59. Des précisions sur cette dernière nuance auraient été bienvenues, il est grandement regrettable que l’auteur n’ait pas cherché à en analyser les raisons. De même, l’on peut se demander pour quelles raisons il existe une mémoire populaire en marge de l’histoire. Et pourquoi ce processus d’érosion des individualités et singularités n’affectent que la première tandis que l’histoire s’en nourrit a contrario ?

Plus généralement, le choix même des termes d’ « archaïque » et de « moderne » pose problème. Par leur usage, Eliade fige deux pensées du temps en les situant dans un rapport de succession chronologique : la pensée moderne apparaissant comme plus aboutie que la pensée archaïque. Or, il aurait été intéressant de s’interroger sur les interrelations de ces deux pensées. N’existe-t-il pas sous des formes moins impressionnantes des reliquats de la pensée archaïque dans nos sociétés modernes ? Certes, Eliade remarque passim qu’ « il faut attendre notre siècle pour voir s’ébaucher de nouveau certaines réactions contre le linéarisme historique et un certain retour d’intérêt pour la théorie des cycles ». Dans cette même perspective, il évoque également la mémoire populaire, mais il aurait été intéressant de poursuivre l’analyse. Et en quoi la pensée archaïque serait axiologiquement inférieure à la pensée moderne ?

De plus, Eliade émet un avis étonnant sur la pensée archaïque du temps. Il parle d’une « volonté de dévalorisation du temps », p. 92. Plus loin, il évoque également l’ « annulation du temps » comme une « nécessité pour les sociétés archaïques de se régénérer périodiquement » p.103. Or, la convocation d’un temps cyclique implique-t-il vraiment une dévalorisation, voire une annulation du temps ? Au-delà d’une dépréciation de la temporalité, il s’agit d’avantage d’une pensée du temps tout à fait autre que celle de la linéarité.

Les deux dernières parties de l’ouvrage, « malheur et histoire » et « la terreur de l’histoire » donnent une impression de désordre. Sous le foisonnement d’exemples, le développement de l’argumentation est difficile à suivre. Parfois, cela donne même l’impression d’un catalogue d’exemples désordonnés, où l’érudition à outrance s’invite sans élégance ou finesse d’analyse. Les conclusions théoriques à ces longs passages sont cependant toujours dignes d’intérêt. Ainsi, si la thèse principale et les principaux arguments du développement retiennent l’attention du lecteur, il faut être particulièrement sensible à l’anthropologie afin de lire en spécialiste les nombreux allers et retours entre les exemples. Ce regard aiguisé apparaît d’autant plus nécessaire qu’ils manquent de contextualisation. Cette faiblesse est reconnue par Eliade lui-même qui dans la préface s’excuse d’avoir dû « résumer en formules sommaires », p. 13, de nombreuses études par souci de concision de l’ouvrage.

Il est enfin regrettable qu’une nouvelle thèse soit introduite de manière un peu abrupte dans le dernier chapitre. Cette partie se caractérise en effet par une analyse religieuse contrastant avec les descriptions ethnographiques des deux premiers chapitres. Le cadre théorique (pensée archaïque/pensée moderne) préalablement établi va ainsi disparaître. Eliade s’interroge en effet sur les ressorts de la pensée pour supporter le malheur historique. Il montre ainsi que « dans la conception messianique, l’histoire doit être supportée parce qu’elle a une fonction eschatologique, mais elle ne peut être supportée que parce qu’on sait qu’elle cessera un beau jour. L’histoire est ainsi abolie, non pas par la conscience de vivre un éternel présent (coïncidence avec l’instant atemporel de la révélation des archétypes) ni par le moyen d’un rituel périodiquement répété (par exemple les rites du commencement de l’année, etc…) mais elle est abolie dans le futur », p. 169. Le cadre premier du propos est ainsi écarté au profit de caractérisation sur la pensée religieuse, qui sans être dénuées d’intérêt, clôturent étrangement l’ouvrage.

Ainsi, l’ouvrage d’Eliade amène à jeter un regard neuf sur ce que nous appelons histoire. Notre structuration mentale du temps, l’idée même que le temps passe, sont replacées dans un contexte social et culturel singulier. Cette prise de conscience étonne l’historien qui n’interroge plus les présupposés de sa discipline.

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