A quoi rêvent les jeunes filles ? Réalisatrice : Ovidie (2015)

juillet 9, 2015 § Poster un commentaire

Le documentaire « A quoi rêvent les jeunes filles » propose une réflexion sur notre rapport au corps à l’ère d’Internet.

La réalisatrice Ovidie fut dans les années 1990 une militante féministe pro-sexe. Ce mouvement visait à faire des femmes des êtres et non plus des objets sexuels. Il les invitait à prendre en main leur corps en proposant notamment des vidéos d’éducation sexuelle ou de la pornographie réalisés par et pour des femmes. Le sexe était perçu comme un instrument de libération pour combattre la misogynie. Luttant sur un terrain masculin, cette nouvelle forme de pornographie se voulait respectueuse et égalitaire ; il fallait évoquer d’avantage le sexe, et surtout en parler mieux. Ovidie a elle-même produit des vidéos en ce sens ; elle a participé à la création d’une nouvelle imagerie sexuelle.

Vingt ans après, son documentaire explore notamment l’héritage de ce mouvement à travers l’analyse de la pornographie actuelle. Elle s’interroge sur son influence sur les jeunes générations. Elle part du postulat qu’Internet et la diffusion massive et gratuite de vidéos, de contenus, de discussions sur le sexe, marquent une rupture dans la manière dont la sexualité et le corps sont appréhendés. Elle s’intéresse particulièrement à la place de la femme dans ce contexte ; et Ovidie constate que la femme reste objectivisée sous des codes sexistes. Au-delà, la diffusion de l’érotisme ou de la pornographie ont contribué à mettre en place une nouvelle forme de sexisme. Ce documentaire invite donc à prendre conscience que la banalisation des discours et des images sur le sexe n’est pas synonyme de libération sexuelle.

Ovidie

L’arrivée d’Internet dans tous les foyers dès les années 1990 a fait évoluer notre rapport à la sexualité. Désormais, il est possible à chacun de se documenter facilement et rapidement. Grâce à la possibilité d’anonymat, la honte de poser certaines questions est dépassée. Nul besoin de se livrer à un proche, de s’adresser à un professionnel. Il devient facile de partager ses interrogations, de confronter les avis et témoignages, d’être rassuré en découvrant des personnes dans des situations similaires. On pourrait en déduire que ce nouvel accès à de nombreuses connaissances enrichirait les réflexions actuelles sur le sexe ; qu’il permettrait une plus grande ouverture, un esprit critique, en bref un rapport mature, libre et éclairé sur la sexualité. A l’opposé, il apparaît que ces nouveaux médias véhiculent aussi une masse d’informations standardisées, de nombreux clichés, de nouveaux stéréotypes qui deviennent autant de nouvelles « règles » et « codes » tacites.
Sur Internet, le jugement existe. On raconte son expérience, on poste des photos ou vidéos de soi-même en partie en quête d’approbation. Si certaines libertés sont permises, l’image du corps reste encadrée et standardisée. De même, un refus de certaines pratiques peut facilement être taxé de pruderie sur les réseaux sociaux ou les forums. Le documentaire éclaire ainsi le lien entre une certaine pornographie banalisée avec ses codes esthétiques et visuels et les nouveaux diktats qui pèsent sur les individus.

La pornographie actuelle en libre accès est en effet loin des vidéos éducatives des années 1990. Réalisée essentiellement par des hommes et pour des hommes, elle livre une image sexiste de la femme, de son rôle, de ses désirs et de son corps. Elle impose ses codes genrés où la sexualité des filles et des garçons est inégalitaire. A l’homme le besoin de satisfaire ses désirs, ses pulsions, son attrait pour le sexe ; à la femme la sphère sentimentale, l’état amoureux. Ce genre ne propose pas une image de la sexualité libérée. Il n’y a pas de pensées, de discours spécifiques autour du sexe qui viendrait le légitimer.

Mais derrière la surreprésentation de ces images érotiques qui envahissent désormais notre quotidien se cache une nouvelle injonction : celle d’être une amante parfaite. Éloignée de la gazinière et de ses fourneaux, la femme d’aujourd’hui se doit de réussir sa sexualité, d’y exceller, quitte à s’oublier. Les anciennes normes sont peu à peu dépassées et éloignées. La fellation, autrefois transgressive, est devenue une pratique triviale, voire nécessaire, incontournable. De plus, la pornographie tend à présenter une image sexiste des rapports hommes-femmes. En témoigne le succès des vidéos bdsm ou de soumission féminine qui connaissent un grand succès : une femme se laisse malmener, se plie au désir masculin. La femme devient alors un objet de jouissance et de

De plus, la représentation du corps dans la pornographie modifie notre propre rapport à ce dernier. Confrontés régulièrement à notre image, ou à l’image d’autrui sur des écrans, nous comparons désormais des parties de nous-même auparavant intimes. La question de la normalité devient alors récurrente. Face à la surreprésentation ds sexes féminins imberbes, l’épilation intégrale est par exemple devenue une norme chez les jeunes filles. Avec cette nouvelle tendance, les opérations des petites lèvres sont aussi de plus en plus courantes. De nombreuses jeunes femmes, mis face à un modèle de sexe unique, aux petites lèvres qui ne dépassent pas de la vulve, sont persuadées de ne pas être « normales », d’être victimes d’une tare. Or, la majorité des femmes (environ 80 %), passées la puberté, ont les petites lèvres qui dépassent. L’accès à cette contre-information sur Internet n’est paradoxalement pas si aisée. Ce regard porté sur son sexe montre la difficulté à dépasser la gêne, le sentiment de handicap qui naît de la comparaison au lieu d’en faire une zone de désir et d’exploration.

vaginas

Dès lors il apparaît nécessaire d’adjoindre à la pornographie actuelle une interrogation sur ses codes de représentation. Être équipé de « clés de lectures » pour la décoder s’impose : avoir conscience de l’absence de préservatif, des rapports inégalitaires hommes-femmes, de la mise en scène de certaines pratiques et corps… Si l’on parle en effet d’avantage du sexe, notre prise en main de la sexualité reste à conquérir.
Cette nouvelle masse de connaissance en libre accès semble freiner notre propre réflexion sur ce que nous souhaitons ou éprouvons personnellement. Il ne s’agit pas d’être épanoui dans sa vie sexuelle mais de se comporter comme il est attendu socialement. Le sexe est décontextualisé de la sphère de l’intime ou du couple. Il devient un objet de savoir, de science voire un terrain où l’on se confronte. On ne l’aborde pas d’une manière décomplexée et libérée.
De même, si l’injonction à être désirable est présente, le plaisir, la séduction, mais aussi la dynamique complexe et fluctuante du désir ne sont peu, voire pas, évoqués. La question de l’apparence domine au détriment de celle de l’expérience. L’image du corps féminin est toujours problématique, soumise à des jugements, des attentes et des normes. Et il est hors de question de les transgresser pour expérimenter autre chose.

Finalement, le documentaire pousse à s’interroger sur cet encadrement du sexe. Pourquoi avons-nous tant besoin de repères ? Pourquoi sommes-nous rassurés d’être tenus par la main dans notre expérience de la sexualité ? Pourquoi sommes-nous tentés par des normes qui nous contraignent ? Cette sexualité « moderne » semble presque être infantile. Il n’est pas question d’apprivoiser son propre corps tel qu’il est, d’aller à la découverte du corps de l’autre avec son histoire et ses imperfections. La fascination pour la jeunesse, la perfection des courbes et de la peau nous éloigne des corps adultes, marqués voire abîmés et nous rapproche de la pureté de l’enfance. Dès lors, la sexualité est presque désincarné : face à ces corps sans histoire, elle se rapproche d’un acte détaché de toute intersubjectivité. Les sentiments n’ont pas non plus de place dans sa représentation.

La vraie pruderie ne se situe-t-elle pas à ce niveau ? Notre individualité est comme nié,e la singularité de nos désirs étouffée par cette uniformité. Donner un mode d’emploi de la sexualité, n’est-ce pas encadrer notre curiosité, restreindre notre désir à découvrir l’altérité qui nous fait face ?

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