Men, women and children, réalisateur : Jason Reitman (2014)

juin 23, 2015 § Poster un commentaire

Men, women and children. Un titre qui néglige les codes de politesse, à l’image d’un monde où l’identité civile n’a plus cours. Le film de Jason Reitman, sorti aux États-Unis en octobre 2014, traite des recompositions des liens sociaux depuis l’utilisation massive d’Internet et des smartphones.

La question n’est pas nouvelle. Mais le réalisateur dépasse la rigidité des réponses ambiantes. Internet n’est pas pensé comme un monde « virtuel », un monde fictif qui nous arracherait du « réel ». Ici, à l’inverse, la caméra s’intéresse aux interactions quotidiennes entre des membres d’une même famille, des amis, des voisins. Ces relations se sont d’abord nouées sans le biais des nouveaux médias, mais elles se poursuivent et s’enrichissent avec l’usage des sms, des réseaux sociaux, des blogs… Il s’agit d’évoquer l’influence qu’exercent ces technologies dans notre vie sociale, familiale et privée. Sur une année scolaire, le spectateur est alors invité à suivre des parcours de vie d’adolescents et de parents qui les utilisent ou tentent de se les approprier.

Les possibilités d’interagir apparaissent d’emblée démultipliées grâce à ces outils. Les blogs et les sites internets personnels permettent de se mettre en scène, d’exister sous une autre identité qui n’est pas celle de la présence physique. A l’aide de textes où l’on exprime ses réflexions et ses états d’âmes, de poèmes ou autres créations, de photos de soi grimées ou bien d’autres illustrations, ces espaces proposent d’exister autrement. L’utilisateur est libre d’expérimenter, de se dévoiler, d’interpeller sans s’exposer physiquement, en choisissant toutes les pièces de ce qu’il veut être. La contrainte de livrer son corps au jugement d’autrui peut être dépassée. La tyrannie de l’apparence est contournée : elle n’est plus imposée de l’extérieur par des facteurs biologiques et environnementaux que l’on ne maîtrise pas ; elle est entre nos mains, à travers le graphisme d’une page, la collection d’éléments présentés et assemblés, voire les photos que l’on a soi-même sélectionnées. S’il devient alors possible de jouer un rôle, de se créer une nouvelle existence, pour d’autres c’est l’occasion d’éprouver le sentiment d’être enfin soi, de se livrer, de s’exprimer plus facilement. Une adolescente parée d’une perruque rose invite les lecteurs de son blog à s’interroger sur le sens de la vie, sur ses expériences de violence quotidienne au lycée. Elle commente ses lectures et les interactions qu’elle observe autour d’elle. Isolée dans son établissement scolaire, Internet lui offre le moyen d’échanger autrement, de partager avec ses « abonnés » une existence parfois lourde de solitude.

Dans le film, l’écran n’apparaît pas comme une fenêtre ouverte sur un autre monde, que l’on ouvre et ferme au gré de nos lubies. Les personnages l’utilisent à l’inverse comme un moyen de prolonger et d’enrichir leurs expériences quotidiennes. Un couple d’une quarantaine d’années, parents de jeunes adolescents, peine à se retrouver. Les sentiments sont émoussés, les échanges cordiaux et les rapports physiques inexistants. Tous deux songent alors aux sites de rencontres pour éprouver à nouveau du désir. Il s’agit de s’éprouver en tant qu’adulte, de s’assurer de ses capacités de séduction, de frissonner sous les caresses. Après avoir rempli une fiche de profil, échangé quelques mots avec un inconnu sur une messagerie instantanée, les corps se retrouvent in fine au comptoir d’un café, dans un restaurant, une chambre d’hôtel. Internet aura permis de mettre  en lien facilement des personnes qui sont assurées de chercher la même expérience. L’erreur paraît moindre, le jugement inexistant. Mais parfois, la prudence fait défaut.

men women and children

Si Internet s’apparente à un espace de liberté où l’on maîtrise son identité, la désinhibition qui l’accompagne peut en effet conduire à des situations qui nous échappent. Une mère crée un site pour lancer la carrière artistique de sa fille. Sur celui-ci, on trouve de nombreuses photos de l’adolescente en costume de scène, le micro à la main, en cheerleader… Face au succès des premières photos, de nombreux internautes en ont réclamé de nouvelles, plus  « suggestives ». Soucieuse de répondre à la demande, la mère a pris de nouveaux clichés qu’elle estimait corrects. Mais est ce « correct » qu’un adulte publie contre rémunération des photos d’une adolescente de quatorze ans dans des poses lascives, en sous-vêtements, sur Internet ? Une telle mise en scène du corps de son enfant est-elle acceptable ? Cette mère, sans mesurer l’entière portée de ses actes, s’est laissée entraîner par la facilité et l’illusion de contrôle que le site de sa fille proposait. Mais un jour, le mot « pornographie » est prononcé. Cette mère se défend, n’accepte pas le terme, jusqu’à ce qu’elle reconnaisse les déviances de son activité. Perdue, honteuse, elle ferme le site sans comprendre ce qui l’a poussée à aller jusque là. Elle n’a personne avec qui partager son malaise, elle craint le jugement de celui à qui elle livrerait ses regrets.

Trompée par l’innocence apparente de quelques clichés qu’elle estimait contrôler, cette mère a fermé les yeux sur leur utilisation. Car Internet ne nous met pas concrètement face à l’utilisateur, au lecteur, à ceux à qui l’on s’adresse directement ou indirectement. Or au quotidien, si le corps nous inhibe, il impose un respect, une distance, une attention qui protègent également. Que penser d’une jeune fille victime d’une fausse-couche pour cause de grossesse extra-utérine dont le petit-ami d’un après-midi ne daigne pas répondre aux messages ? Ne mesurant pas le danger et la difficulté de la situation, il la laisse, sans même affronter son corps allongé dans un lit d’hôpital et la présence gênante de ses parents ébahis. Au quotidien, les gestes tendres des amoureux, la manière dont leurs yeux et leurs mains se cherchent, leur embarras devant l’autre confirment l’existence d’un trouble partagé. Privée de ces marques patentes d’affection et de respect, confrontée aux seuls sms qu’ils échangent, une autre mère va rejeter la relation de sa fille avec un garçon du lycée. Craintive pour la sécurité de cette dernière, elle va priver son enfant de tout moyen de communication avant d’elle-même répondre durement aux sms du jeune homme à la place de sa fille. Les paroles sont acerbes, les sentiments malmenés et l’incompréhension totale pour celui qui vient juste de quitter les bras de son premier amour. La mère ne voit qu’un péril, un danger, là où un adolescent souffre. La bienveillance et la volonté de protection qui animait cette mère deviennent alors destructeurs, à l’opposé de ses intentions. De même, une photo de remariage « perdue » sur facebook produit un choc sur un jeune garçon dont la mère, partie depuis longtemps, ne donne plus de nouvelles. Les sentiments de trahison, d’incompréhension, d’abandon sont violents. Involontaires, imperceptibles, ces « erreurs » de communication heurtent sans même que leurs auteurs en aient conscience.

Quand les adolescents prennent les attributs des adultes, quand un parent oublie ses enfants, son conjoint et ses engagements pour retrouver l’innocence de son adolescence, quand une mère se substitue à sa fille sur les réseaux sociaux, tous ces changements d’identité, ces incursions dans d’autres existences, se révèlent lourdes de conséquences. Il semble que la maîtrise de notre image, notre jeu avec le visible et l’invisible, nous dépassent sur Internet également. Si nous n’éprouvons plus directement le poids de ce que nous sommes, les effets de ces métamorphoses sur autrui nous échappent. Internet n’est pas un monde « virtuel », dématérialisé, où les libertés d’être sont totales et innocentes ; les utilisateurs, ceux à qui nous proposons notre « identité autre », sont eux-aussi des individus concrets qui observent, pensent, éprouvent ; sur qui l’on peut avoir une influence, un effet au-delà d’Internet.

Sans partir en guerre contre les nouveaux médias, sans livrer une apologie des formidables possibilités que ces nouveaux moyens de communication nous offrent, ce film invite à la circonspection, à la réflexion autour de ces outils et de leur utilisation. Loin d’être des médias innocents, « virtuels », ils modifient le monde, bouleversent des individus. Que chacun mesure donc l’importance de ce qu’il est et la responsabilité qui incombe à celui qu’il veut être.

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L'orientalisme : l'Orient créé par l'Occident, Edward W. Said – Notes de lecture

juin 10, 2015 § Poster un commentaire

Après l’attaque de Charlie Hebdo le 7 janvier 2015, les prises de position concernant l’islam, le terrorisme, le fondamentalisme religieux se sont multipliées dans la sphère publique. Comment la France, pays de liberté et de laïcité, pouvait-elle tolérer une telle attaque de ses valeurs fondamentales ? L’attentat fut vécu par certains comme une agression, comme une guerre entre un « fanatisme islamiste [et] l’Occident, l’Europe et les valeurs de la démocratie ». Ce sont « un mode de vie, des valeurs, une civilisation — la nôtre — pour qui la femme est l’égale de l’homme, les droits de la conscience une exigence non négociable et la liberté d’expression un impératif absolu » qui ont été frappés (Alexis Brézet, « Quand la guerre est là, il faut la gagner » [archive], Le figaro,‎ 8 janvier 2015). Loin d’être perçu comme une provocation isolée et ponctuelle, œuvre de deux fondamentalistes islamistes, l’attentat de Charlie Hebdo est devenu pour beaucoup le symbole d’un choc de deux civilisations, de deux cultures aux valeurs et projets sociétaux antagoniques. L’identité de la France semblait menacée face à cet « autre » qui l’attaquait.

De là, une partie de l’opinion publique, tout comme certains intellectuels et hommes politiques se sont interrogés sur la possibilité de dialoguer avec cet « autre ». Les dérives totalitaires des régimes islamistes ont été montrées du doigt et fustigées. Puis, à la suite de l’islamiste fanatique, le musulman fut pris pour cible. Extrémistes ou non, les partisans de l’islam ont été identifiés à une altérite radicale, à un système de valeurs, de règles et de croyances incompatibles avec les principes d’une démocratie occidentale.

Les oppositions se sont alors cristallisées. Les discours ont creusé des tranchées entre « eux » et « nous ». Face à la menace identitaire, l’autre a été enfermé dans la position d’ennemi. Les liens entre islam, radicalisation et terrorisme se sont noués plus fortement dans les esprits. Souvent, la discussion s’arrêta à la récitation de poncifs et d’idées admises sur l’islam. Il n’était plus temps de discuter mais de condamner.

Et, face au péril, la prudence s’est imposée : mieux valut généraliser la condamnation que d’oublier certains individus potentiellement dangereux. De là à condamner en bloc tous les musulmans comme ennemis de la démocratie, il n’y eut qu’un pas, ou plutôt une substitution de termes. Les musulmans et extrémistes ont été dénoncés comme appartenant au même monde, à la même civilisation ;  de même origine, il sembla qu’ils partageaient certainement plus entre eux qu’avec n’importe quel occidental laïc ou chrétien. Ainsi, dans certains discours, devenu violent, irrationnel, sexiste, arriéré, fanatique, le musulman, est devenu un autre : non plus un individu doté d’une personnalité singulière mais un ennemi paré de tous les attributs qui prouvent la menace qu’il exerce.
Ces analyses ne se sont certes pas généralisées à la suite de l’attentat de Charlie Hebdo mais elles se sont faites entendre ; elles ont resurgi en écho aux perceptions plus anciennes de l’ « Oriental ». C’est en effet cette construction sans nuance d’un « Autre », d’un « Oriental » et d’un monde « l’Orient », radicalement étrangers et différents, qui est analysé par Edward Said dans L’Orientalisme : l’Orient créé par l’Occident.

Cet universitaire, professeur de littérature anglaise et comparée à l’université Columbia de New York, revient dans cet essai sur l’histoire et les conséquences de l’ « orientalisme ». Par « orientalisme », il faut entendre des savoirs, un domaine intellectuel, des productions artistiques qui construisent une certaine image d’un Orient tronqué et fantasmé. Au-delà, l’orientalisme excède la sphère intellectuelle : il accompagne, légitime, soutient et encourage les entreprises de conquête territoriale, de domination et d’impérialisme. L’orientalisme est l’Orient pensé par les Occidentaux pour mieux l’appréhender intellectuellement et militairement. C’est une main-mise sur une réalité victime de catégorisation outrancière et de simplification. L’orientalisme est un Orient sous la tutelle de l’Occident. L’homme et la réalité territoriale disparaissent sous ces couches d’érudition et de mythes littéraires. Ils deviennent de simples objets de savoir et de pouvoir. Des « sujets orientaux » dont on dispose avec plus ou moins de considération.

L’auteur, d’origine palestinienne, ayant grandi en Égypte avant de poursuivre ses études aux États-Unis, fait figure d’un intellectuel en exil. Palestinien arabe en Occident, il se sent pris au piège dans « un filet de racisme, de stéréotypes culturels, d’impérialisme politique, d’idéologie déshumanisante » au même titre que les Orientaux dont il est question dans son essai. C’est donc en tant qu’intellectuel qu’Edward Said réagit à ce sentiment de déshumanisation. Pour lui, la question traitée dépasse le cadre universitaire ; la dignité de l’homme et les valeurs humanistes qu’ils affectionnent sont en jeu. Son ouvrage vise donc autant à remettre en question la légitimité de certains domaines académiques comme l’ « orientalisme », qu’à s’interroger sur des décisions politiques. Ancien membre du Conseil national palestinien, il s’est lui-même engagé politiquement pour la cause palestinienne dès les années 1967 après la guerre des six jours. Ici, il n’y a donc pas lieu de séparer les questions théoriques des conséquences pratiques qui en découlent.

Son ouvrage est d’ailleurs né dans un contexte géopolitique heurté. Plongé au cœur de la guerre froide où se cristallisent les oppositions idéologiques Est-Ouest, Edward Said a connu les troubles de la guerre arabo-israélité en 1973, le début de la guerre civile au Liban en 1975, l’échec de la paix d’Oslo, la seconde Intifada à partir des années 2000… Il explique avoir été gêné par la couverture médiatique de ces conflits en Occident. En réaction aux images caricaturales véhiculés par les grands médias, il commence donc à rédiger son essai dès 1975, au cours de la guerre civile libanaise.
Son œuvre se présente comme un essai interdisciplinaire, combinant l’approche historique et anthropologique. En appui à l’argumentation viennent s’ajouter de nombreuses explications de textes. L’auteur s’appuie en effet sur un corpus de sources variées. On y trouve, « non seulement des ouvrages savants, mais aussi des œuvres littéraires, des pamphlets politiques, des articles de journaux, des récits de voyages, des études religieuses et philologiques ». Considérant qu’au-delà de leur divergence générique, ces discours parlent tous du monde, il est question de les interroger sur l’idéologie orientaliste dont ils sont porteurs. Cela implique de les considérer comme un réseau de textes reprenant des valeurs, des idées, des codes, des motifs communs propre à l’orientalisme, mais également d’analyser réciproquement leur apport à ce concept.

A ce titre, l’ouvrage est destiné non seulement aux « orientalistes », universitaires travaillant sur la littérature, la critique littéraire, ou les aires culturelles qu’au grand public européen, aux lecteurs du « tiers monde », et aux Orientaux eux-mêmes.

Il faut souligner la multitude d’interprétations qui a accompagnée l’œuvre à sa sortie. La parution de cet ouvrage a suscité une onde de choc dans la communauté scientifique et politique. Les nombreuses controverses révèlent le caractère polémique, voire provocateur de l’ouvrage de Said. A sa sortie en 1978, c’est un champ disciplinaire multiséculaire ayant gagné le respect, l’admiration et le consensus qui est attaqué. Au-delà, ce sont le colonialisme et l’impérialisme des puissances occidentales qui sont visés. Par l’analyse et l’exposé de leurs stratégies de légitimation, Said dénonce les dérives d’une autorité illégitime.

L’ouvrage a également contribué à l’émergence de nouveaux courants historiographiques et littéraires comme les études post-coloniales, ou les subaltern studies.

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Le propos d’Edward Said vise à définir, et par là, démystifier, l’orientalisme. C’est une vaste entreprise d’élucidation des présupposés qui ont servi de fondements à l’élaboration d’une pensée, d’un domaine de connaissances et d’actions sur l’Orient. L’enjeu est d’alerter sur les implications politiques d’un tel discours. Pour Edward Said, la connaissance, la constitution et maîtrise d’un domaine de savoir concernant l’ « Orient », une réalité recomposée, a placé les Occidentaux, auteurs de cette pensée, dans un rapport d’autorité et de domination qui a finalement conduit à l’ingérence politique et à des relations inégalitaires et condamnables. L’enjeu est donc de vider de leur substance fallacieuse les concepts d’Occident et d’Orient. Il propose même d’y renoncer afin de penser avec plus d’acuité la réalité que ces espaces géographiques et ces peuples recouvrent.

Said affine et précise sa thèse par touches successives tout au long de l’ouvrage. Le développement s’organise en trois grandes parties. Dans la première, il délimite son objet d’étude en évoquant les aspects historiques, philosophiques et politiques qui gravitent autour de l’orientalisme. Les formes historiques qu’il a prises sont ensuite exposées chronologiquement dans la deuxième et troisième parties. S’attardant d’abord sur la fin du XVIIIème siècle, il présente les premières phases de l’orientalisme moderne. Pour cela, il relève les points communs entre les productions « orientalistes » de poètes, artistes et savants. Enfin, partant de l’expansion coloniale en Orient au début des années 1870, il montre comment les grandes puissances coloniales qu’étaient l’Angleterre et la France ont pris militairement possession de l’Orient avant de se voir peu à peu dépasser par les États-Unis. Il termine en insistant sur le monopole orientaliste qu’exerce désormais ce dernier pays.
Le plan de l’ouvrage respecte donc la logique argumentative présentée en introduction : l’orientalisme, originellement pensées et connaissances occidentales sur l’Orient, s’est peu à peu mué en un domaine de connaissance structuré, en un discours cohérent et auto-référant coupé de la réalité de son objet d’étude, avant de devenir une véritable idéologie au service d’entreprises coloniales. Said insiste sur la cohérence fabriquée entre l’Orient, en tant qu’ensembles de réalités factuelles, et l’orientalisme. Il s’agit d’une relation de domination, où le concept sert à figer, essentialiser et rendre manipulable une réalité qui l’excède.

Il insiste notamment sur le fait que le savoir, en tant qu’autorité, va de pair avec une domination et ruine l’autonomie de la réalité pensée. Ainsi, pour lui, le savoir sur l’Orient a créé l’Orient de l’occidental. Et cela s’en est suivi d’entreprises concrètes d’ingérence telle que les entreprises napoléoniennes, la construction du canal de Suez, le colonialisme de la fin du XIXème siècle, jusqu’à l’intervention américaine actuelle au Moyen-Orient. Il montre également comment la fascination pour l’Orient par l’étude des textes et des anciennes civilisations a forgé une collection de rêves, d’images, de vocabulaire qui a accentuée le jugement de décrépitude tenu à l’égard de l’homme oriental moderne.

Les thèmes de l’orientalisme ont pourtant été partiellement renouvelés à la fin du XVIIIème siècle avec l’apparition de ce que Said appelle l’ « orientalisme moderne ». Il s’agit plus précisément d’un réaménagement d’une tradition sur une nouvelle base scientifique et rationnelle. L’Orient n’est plus uniquement perçu comme l’Orient biblique : ses langues et son histoire sont rapportées à des temps plus anciens. L’histoire progressiste l’emporte sur une histoire ecclésiastique. De même les catégories de classification humaine se raffinent. Mais, on ne peut parler de nouveaux thèmes orientalistes, les anciens paradigmes sont plutôt redistribués dans ces cadres. L’Oriental conserve les mêmes attributs de lascivité, d’excessivité, d’irrationalité par exemple. L’auteur montre l’importance de ces cadres collectifs qui permettent de donner du poids à des discours subjectifs. Ils modèlent en partie la production littéraire et scientifique : Said parle d’une « école d’interprétation ». L’Orient tend à être présenté à travers une série de fragments qui sous-tendent toujours la même logique argumentative dépréciative. Les nombreux exposés littéraires, scientifiques et politiques, créent donc des couches de signification, d’interprétation et de connotation stéréotypés.

Mais au-delà de cet exposé, l’intérêt de l’ouvrage réside dans le lien qu’il noue entre la construction de ce discours et une politique impérialiste. L’orientalisme a renforcé la vision d’un homme oriental caricatural, immuable aux changements, irrémédiablement étranger et diamétralement opposé aux valeurs occidentales. L’idée d’inégalité et de hiérarchie des races a donc été justifiée théoriquement, voire même scientifiquement, rendant la conquête coloniale légitime. Bien au-delà de l’intérêt spéculatif auquel il était censé répondre, l’orientalisme a servi à des manœuvres politiques, militaires et économiques. Il a rendu superflu la considération de l’humanité et du respect dû aux peuples de l’Orient.

Said défend donc le fait que le savoir intellectuel et le discours qui en découle sont intimement liés au pouvoir.

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Si le plan de l’ouvrage est clairement formulé en introduction et précède chaque partie, certains développements souffrent d’un manque de clarté. L’argumentation est diffuse, en touches et remarques successives, et manque parfois de perspective. Dans la postface Said a lui même reconnu ne pas avoir écrit une « machine théorique » mais un livre où se mêlent « cohérence », « incohérence » et « émotion ».

Dès lors, on regrette qu’il n’y ait pas une brève présentation générale reprenant l’histoire même des termes « Orient », « Oriental » et « orientalisme ». A quelle époque précise sont-ils apparus ? Quand leur emploi s’est-il généralisé ? Quel était leur sens strict pour les premiers auteurs qui les ont utilisés ? A quelle réalité géographique renvoyaient-ils précisément ? Où étaient les limites physiques entre « Occident » et « Orient » ? Said laisse en effet entendre que l’Orient renvoie à l’étranger, à l’Est, plus imaginaire que réel, mais le lecteur est en droit de s’interroger sur les fondements concrets de ces élaborations. Si quelques pistes sont évoquées dans la première partie, l’analyse n’atteint pas la précision des développements sur l’enrichissement progressif du sens de ces concepts.

Ce manque de distinction confère parfois une impression de trouble historique : les textes d’époques très différentes se côtoient et se répondent sans que l’auteur ne prenne toujours la peine d’élucider le contexte social, politique et intellectuel de production. Est-il ainsi légitime de faire parler Eschyle comme orientaliste au début de l’ouvrage ? Si Eschyle et Flaubert ont tous deux proposé une certaine vision de l’Orient, l’ont fait parlé et l’ont mis en scène, une attention plus grande au contexte et à la spécificité de ces discours aurait permis d’affiner l’analyse. Certes, Flaubert a certainement lu Eschyle et ce dernier a nourri l’imagination des orientalistes modernes ; mais les motivations qui ont poussé ces auteurs à représenter l’Orient méritent d’être plus clairement explicitées. La tragédie Les Perses d’Eschyle est représentée devant un public de citoyens athéniens, venus pour célébrer la victoire de leur cité sur un ennemi longtemps craint. Pour souligner la puissance d’Athènes, Eschyle donne à voir la lamentation des Perses vaincus. Eux-même exposent tragiquement l’étendue de leur défaite, de leur désespoir et reconnaissent à rebours la puissance de leur ennemi grec. Chez Eschyle, la représentation du Perse vient donc renforcer l’identité du Grec. Par l’effet de contraste introduit, elle souligne la grandeur du vainqueur et sa gloire. Si le Perse devient un sujet que l’on fait parler, c’est pour mieux s’exprimer sur soi-même. Dans Salammbô de Flaubert, il en va tout autrement. Bien que l’ « Oriental » soit paré de certaines caractéristiques identiques à celui d’Eschyle (telles que l’excès, le bellicisme, la sentimentalité…), sa représentation produit un tout autre effet. Le lecteur est transporté dans un monde oriental fantasmagorique. Un monde où toutes les extravagances sont possibles, un monde sublime, aux techniques de combat et de châtiments aussi raffinées que les productions artistique, la luxuriance et l’excès. Nulle comparaison entre Orient et Occident n’affleure, entre « notre monde » et le « leur ». L’Orient ne sert pas à penser l’Occident. Il est le support d’un rêve, d’une imagination débridée qui y réalise tous ces fantasmes. D’ailleurs le roman de Flaubert évoque une époque et une civilisation disparue, à la différence d’Eschyle qui représente ses contemporains perses. De l’œuvre citoyenne destinée à flatter un sentiment identitaire à une œuvre glorifiant un ailleurs, l’Orient est le support d’ambitions bien différentes. Il aurait donc été bénéfique de faire surgir ces distinctions afin de nuancer l’argumentation qui tend à multiplier l’exposition de fragments « orientalistes ».

Se pencher sur la réception des textes et leur impact sur le grand public aurait également permis d’éclairer le sens qu’ils incarnaient pour les lecteurs de l’époque. Y avait-t-il une demande populaire d’orientalisme ? Quel intérêt éprouvait-on pour l’évocation de cet ailleurs, terrible et lointain ? Suscitaient-ils des critiques négatives ou l’enthousiasme l’emportait-il ?

Enfin, il est étonnant que Said n’évoque pas davantage le racisme et le sentiment de supériorité qui ont longtemps prévalu en Occident à l’égard de tout étranger. Si l’ « Oriental » est méprisé, la traite des Noirs, l’esclavage, le massacre des populations indiennes en Amérique, la condescendance vis-à-vis des peuples primitifs, des « sauvages » d’Amérique du Sud, ne répondent-ils pas à la même logique ? L’étranger est dénigré, dépossédé de caractéristiques humaines forçant le respect. Il devient un sujet, un objet d’étude, un indésirable dont il faut se débarrasser, ou au mieux acculturer. Existe-t-il une différence fondamentale entre l’opinion qu’ont portée les Occidentaux sur les Orientaux et sur les autres peuples étrangers ? Antérieur de vingt ans à l’ouvrage de Said, Race et Histoire de Claude Lévi-Strauss montre comment nos jugements sur l’autre ont longtemps été biaisés du fait de la projection abusive de notre système de valeurs. En jugeant autrui à partir de notre propre référentiel culturel, sans chercher à s’interroger sur la nature et le contenu de notre culture et de celle qui nous fait face, la rencontre ne peut pas nous permettre d’appréhender la richesse de la différence. Ainsi, comme le présente Said à plusieurs reprises dans son ouvrage, Mahomet a longtemps été perçu comme un faux Jésus et l’islam comme un simulacre de la religion chrétienne. Aujourd’hui, la réflexivité de l’ethnologue sur sa propre culture et posture est devenue un postulat méthodologique admis. La prise de conscience de l’ethnocentrisme qui accompagne la nouvelle manière de faire des sciences humaines, tend également à se répandre dans l’opinion publique.

En périphérie de son argumentation principale, Said développe d’autres thèmes qui retiennent l’attention.
Dans la préface et l’introduction, il s’attache notamment à restaurer l’importance de l’humanisme. « L’humanisme se nourrit de l’initiative individuelle et de l’intuition personnelle, et non d’idées reçues et de respect de l’autorité. […] Enfin et surtout l’humanisme est notre seul, je dirais même notre dernier rempart contre les pratiques inhumaines et les injustices qui défigurent l’histoire de l’humanité ». Sans définir précisément ce qu’il entend par humanisme, Said en appelle à la responsabilité intellectuelle, à l’esprit critique de chacun, contre le pouvoir des mots. La vigilance est de rigueur face aux systèmes de pensées préconçues et aux termes galvaudés. L’honnêteté intellectuelle impose de remettre en question les catachrèses qui saturent les discours ambiants. Cette attitude est d’autant plus exigible qu’en l’occurrence, les termes ne désignent non pas des objets mais des hommes. L’humanisme consiste à chercher à réellement comprendre l’autre plutôt que de le circonscrire et le juger dans des discours pour mieux le dominer.

Ainsi, pour Said, la posture humaniste de l’intellectuel est rendue nécessaire par le fait que le savoir n’est jamais un produit neutre, coupé de la pensée et de l’action politique. Comme il l’explicite avec l’exemple de l’orientalisme, l’influence de la théorie sur la réalité peut être ravageuse. Les discours sont porteurs d’un pouvoir performatif. Ils conditionnent notre perception du monde et notre champ d’action. Ils légitiment des politiques. Ils nous permettent de disposer de concepts qui occultent la réalité. La dérive consistant à créer un champ d’étude désincarné, qui fige et essentialise une réalité complexe et mouvante qui l’excède est grande. Et la menace croît quand ce savoir est enseigné et transmis sans recul et esprit critique. Pour Said, c’est une dérive majeure de l’orientalisme.

Cette insistance sur le pouvoir des discours va de pair avec une certaine conception de la littérature. Pour lui, les œuvres littéraires disent quelque chose de leur temps, elles sont ancrées dans le monde où elles sont nées. S’il rappelle qu’il ne faut pas donc pas négliger l’influence d’une époque et d’un contexte sur l’élaboration des discours littéraires, Said s’oppose en partie aux théories de Foucault sur le discours. Il nuance sa position car il « croit en l’influence déterminante d’écrivains individuels sur le corpus des textes, par ailleurs collectif et anonyme, constituant une formation discursive telle que l’orientalisme ». Si le contexte socio-politico-économique exerce une influence sur l’œuvre, Said parle de « contraintes productives ». La littérature révèle donc partiellement le courant de pensée d’une époque mais elle l’enrichit également. Todorov, l’auteur de la préface à l’édition française, s’est lui aussi engagé pour défendre une vision similaire de la littérature. Dans La littérature en péril, Todorov revendique la légitimité d’approcher la littérature comme un discours sur le monde. « La littérature ne naît pas dans le vide », elle parle du monde et contribue à créer des mondes . Cette affirmation s’oppose à une approche exclusivement technique et stylistique qui a aujourd’hui cours dans le champ des études littéraires. A ce titre, « les textes doivent être lus comme des productions qui vivent dans l’histoire de manière concrète ». Ils sont influencés et influencent le discours et l’action politique. C’est pourquoi Said récuse à raison « l’échappatoire éternel de dire qu’un spécialiste des études littéraires et un philosophe, par exemple, ont été formés respectivement pour la littérature et la philosophie et non pour la politique et l’analyse idéologique ». Sans négliger l’analyse formelle, une telle ouverture dans la lecture et l’analyse des œuvres littéraires nous semble fructueuse.

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En 2011, le « printemps arabe » a momentanément suscité une vague de sympathie occidentale pour l’Orient. Les pays européens et les États-Unis ont soutenu et encouragé les soulèvements populaires dans lesquels elles retrouvaient les valeurs dites occidentales de démocratie, de liberté, et d’égalité. Le nom même de « printemps » renvoie aux soulèvements des peuples européens : au « printemps des peuples » de 1848. Tout d’un coup, l’Orient se rapprochait de l’Occident, du moins il lui ressemblait. Il sortait de sa torpeur millénaire, de ses lois et régimes archaïques pour accéder au « réveil arabe ». Comme on le perçoit, les événements ont donc été interprétés à partir du prisme européen, occidental, modèle indétrônable de la marche positive vers une civilisation éclairée. Si l’ « orientalisme » n’avait donc pas disparu, l’ « Oriental » semblait tout d’un coup moins hostile et moins passif. Mais avec les complications politiques qui ont suivi, l’ entrain est retombé. Dans le monde actuel où la menace terroriste est devenue le nouveau combat des pays occidentaux, l’ouvrage de Said reste d’une actualité inquiétante. La radicalisation de certains régimes islamistes, la lutte contre le terrorisme donnent toujours lieu à de trop nombreux discours monolithiques sur l’Orient, ou du moins sur son avatar moderne le « monde musulman ». L’apparition du terme « islamophobie » à la suite des attentats du 11 septembre 2001 à New-York témoigne de la virulence des généralisations à outrance concernant les musulmans. Dans la lignée du « choc des civilisations » défendu par Huntigton, professeur de sciences politiques à Harvard, l’ « Occident » respectueux des droits de l’Homme est opposé à un « islam global » qui respecterait à la lettre les prescriptions de la charia. De ces théories découlent nombre d’actes de racisme quotidien tel que la discrimination des femmes qui portent le voile. « Il n’est que trop facile de fabriquer, d’appliquer, de conserver des systèmes de pensée tels que orientalisme, des discours de pouvoir, des fictions idéologiques – menottes forgées par l’esprit». « La connaissance de l’orientalisme peut avoir un sens, qui est de rappeler comment, de quelle manière séduisante, peut se dégrader la connaissance n’importe quelle connaissance, n’importe où, n’importe quand ». Rappelons donc la responsabilité intellectuelle qui incombe à chacun de ne pas se laisser emporter par des discours passionnels, des jugements à l’emporte pièce, et de ne jamais oublier le respect dû à l’homme singulier qui nous fait face.

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