Musée de l’histoire de l’immigration. Au Palais de la Porte Dorée.

octobre 11, 2014 § Poster un commentaire

Le musée de l’histoire de l’immigration, surprenant. Peu de textes, de discours, mais beaucoup de documents visuels, sonores, interactifs qui poussent à la confrontation avec les témoignages directs de ceux qui vivent, ont vécu l’immigration. Pas de conceptualisation, ou peu ; ce n’est pas un musée de sociologie, d’histoire, d’ethnologie ; c’est l’immigration, comme une réalité brutale et très complexe, qui s’impose à travers le récit direct d’immigrés, de photographies, de vidéos, de chansons… C’est en quelque sorte le musée des immigrés avant d’être le musée de la représentation, de la pensée, de la conceptualisation de l’immigration.

Une surcharge d’informations ponctuelles, hétéroclites, renvoyant toujours à des histoires personnelles, rend difficile le début de la visite. Il faut du temps pour réussir à écouter les récits de  ces immigrants, à regarder avec attention les objets qui témoignent de leurs racines et de leurs exils. Il faut accepter de rencontrer ces hommes et ces femmes, de dialoguer avec eux à l’aide des éléments présentés  : essayer de se représenter leur histoire, de s’imaginer leur vécu. On voyage à travers leurs pays en écoutant leurs accents, en les regardant, en découvrant leur culture d’origine qu’ils amènent avec eux.

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Ce musée nous parle des immigrants en France, et pour cela fait une place à leurs histoires singulières mais aussi à l’histoire de France, du point de vue politique, social et culturel. Car le statut des immigrés, leur reconnaissance juridique et sociale, leurs conditions de vie, dépendent depuis le XIXème siècle des lois françaises et des institutions, mais aussi des crises économiques et des mouvements sociaux et politiques. C’est en partie la République française qui créé l’immigré : elle créé son nom, son statut, ses droits, ses devoirs. La société vient enrichir ce statut juridique : l’immigré est associé à une figure, un personnage auquel on attribue des représentations parfois stéréotypées, caricaturales, fantasmées, changeantes. Mais l’immigré fait aussi partie de la société et ce quel que soit son statut juridique, la légitimité de sa présence où les propos desquels il fait l’objet ; il est là, il s’impose en quelque sorte et vient complexifier, questionner, voire rejeter la nouvelle société dans laquelle il s’inscrit. Il contribue donc à enrichir l’histoire puisqu’il en fait partie et joue un rôle dans la construction de la République et de la société.

D’un point de vue culturel, les immigrés, l’étranger pourrait on dire ici, participent à l’élaboration d’un patrimoine culturel commun français, qui témoigne d’une ouverture sur le monde. On apprend par exemple que le coq, symbole officieux de la France, vient d’Asie. Il a été introduit en Europe autour des VII-VIe siècles avant J-C. Les Gaulois en ont ensuite fait un symbole de leur peuple à travers des représentations, notamment sur leurs boucliers, qui mettaient en exergue, son orgueil, sa fierté.

Il faut également mentionner, Astérix et Obélix, deux Gaulois parmi les plus sympathiques de la littérature et dont les aventures imaginaires sont devenues un petit morceau de notre patrimoine. Goscinny et Uderzo illustrent avec humour les conflits qui opposent ces Gaulois avec l’envahisseur romain, ce dernier menaçant l’intégrité de leur culture, de leur mode de vie et la tranquillité de leur village festif. Et pourtant ces histoires sortent de l’imagination de deux enfants d’immigrés, Uderzo d’origine italienne, naturalisé à 7 ans, Goscinny, d’une famille d’immigrés polonais d’origine juive. Ils connaissaient sûrement les manuels d’histoire de la troisième République, où Lavisse enseignait que « Les Gaulois sont nos ancêtres », leçon qui s’est figé en une formule emblématique « nos ancêtres les Gaulois » qui a alors subsisté un certain temps dans les manuels d’histoire.

Bottari Truck – Migrateurs 2007 – 2009. Duraclear dans un caisson lumineux. CNHI © Kimsooja, Courtesy of MAC/VAL & Kimsooja Studio

La culture française, ses mythes, ses traditions, résultent donc en partie d’éléments exogènes. Le coq n’aurait jamais pu devenir un symbole national s’il n’y avait pas eu des voyageurs, des explorateurs, des aventuriers, des commerçants, des hommes qui quittent leur pays pour aller à la rencontre d’une autre contrée dans laquelle ils vont partager, mettre en commun leurs connaissances et leurs produits. Il n’y aurait pas eu d’Astérix et d’Obélix s’il n’y avait pas eu des hommes, Goscinny et Uderzo, en l’occurrence des immigrés, pour les imaginer, et un pays, la France, pour les accueillir.

Dans Race et Histoire Claude Lévi-Strauss explique que « l’exclusive fatalité, l’unique tare qui puissent affliger un groupe humain et l’empêcher de réaliser pleinement sa nature, c’est d’être seul« . Il rappelle l’importance de la diversité des sociétés et des cultures puisque des échanges, des collaborations naissent les progrès, les inventions, en quelque sorte le dynamisme d’une société. Pour cela il faut que les groupes humains présentent des écarts différentiels suffisamment important car ils sont source de richesse, de diversité, de nouvelles potentialités. L’histoire d’une société se nourrit des échanges qu’elle entretient avec les autres.

Le musée de l’immigration n’insiste pas trop sur le racisme et la xénophobie, et les mentionnent même peu. Ces thématiques ne sont présentes que brièvement et ponctuellement dans la mention d’événements historiques comme des manifestations, des lynchages, la montée de la xénophobie et de l’antisémitisme pendant l’affaire Dreyfus, le régime de Vichy…. Et le rejet des immigrants, le racisme n’est pas présenté comme un fait général, mais une part est faite à la diversité des opinions qui règne sur ces questions. En regard la tolérance, la bienveillance de la société sont mentionnés . Le musée n’intente pas de procès à l’histoire, ou de procès d’intention, il ne délivre pas de leçon morale, ne défend pas une idéologie ; il met face à des faits, des réalités brutes et interroge.

La diversité des paroles domine. La parole de tous et plus particulièrement des immigrants qui racontent leurs histoires. L’immigration marque une vie, laisse une empreinte, des souvenirs, constitue une partie de l’identité de ces hommes. L’aspect massif de ce phénomène est mis en exergue, un Français sur quatre étant issu de l’immigration. Mais à nouveau il apparaît que le statut de l’immigrant ne saurait être en aucun cas généralisé. Ils se distinguent tout d’abord par leurs origines (frontalière, européenne, internationale) ce qui influe grandement sur la durée et les conditions de voyage, la façon dont ils passent les frontières (légalement, illégalement), les possibilités de retour, d’échanges avec leurs pays d’origine. Ils se distinguent aussi par la nature de leur immigration : pour fuir un régime oppressant, violent, pour trouver du travail, gagner plus d’argent, rejoindre de la famille ou un amoureux, faire des études, assouvir un rêve, un désir, répondre à un manque de main-d’œuvre, exercer un emploi spécifique… Il y a également ceux qui arrivent sans repères, sans logements, sans papiers et sont perdus à la différence de ceux qui ont tout organisés ;  ceux qui cherchent à disparaître dans la masse des Français, à s’intégrer et ceux qui sont nostalgiques de leur pays et fiers de leurs racines ; ceux qui réussissent, poursuivent de grandes carrières intellectuelles, accèdent au confort, s’enrichissent et ceux qui ne parviennent pas à trouver une place, à se faire une situation ; il y a ceux qui sont heureux et ceux qui sont déçus.

Arrivée de réfugiés Kosovars à Lyon. 18 avril 1999 © Orand Alexis/Gamma

La diversité s’inscrit dans le contraste entre le panneau qui présente Marie Curie, d’origine polonaise, et celui où s’entassent des photos d’hommes et de femmes de couleurs, anonymes, devant des tours de banlieue parisienne à Bobigny . Il n’y a pas un immigré, une figure type de l’immigré, mais des immigrés, comme autant d’individus qui composent une société et dont le statut social, la richesse, la carrière ne sont pas uniquement à penser à partir du fait qu’ils sont immigrants. Marie Curie et sa sœur Bronia ont accompli une excellente scolarité en Pologne mais les portes de l’université de Varsovie leur restent fermées parce que sont des femmes. Elles décident alors de venir faire leurs études à Paris et pour cela Marie travaille comme gouvernante en Pologne afin d’amasser assez d’argent pour que sa sœur, avec qui elle met en commun ses économies, puisse d’abord partir avant de la rejoindre ensuite. Si Bronia retourne comme prévu en Pologne après ses études de médecine pour y transmettre son savoir, Marie rencontre à Paris Pierre Curie avec qui elle va se marier. Elle y poursuit une carrière intellectuelle brillante dans la recherche en physique et ses travaux seront distingués par le prix Nobel de physique. En 1893, quand Marie Curie obtient sa licence en sciences physiques, une échauffourée dans les salines d’Aigues-Mortes entre ouvriers français et italiens embrase l’opinion. Les ouvriers italiens travaillant dans les salins ont été massacrés par la population locale et cet événement marque le paroxysme des violences anti-italiennes qui secouent la France au cours des années 1880-1890. Ainsi si les immigrés partagent tous des caractéristiques communes, ce sont avant tout des individus tous différents par leurs ambitions, leurs qualifications, leurs caractères. Parmi eux certains réussissent particulièrement, sont connus et appréciés, comme Marie Curie, mais naturellement il s’y ajoute une majorité anonyme avec ses problèmes, ses joies, ses douleurs, ses peines ; ils restent invisibles et inconnus. Il y en a d’autres particulièrement plus pauvres, malheureux, qui ne parviennent pas à trouver une place dans la société parce qu’ils manquent de repères ou qu’ils sont rejetés, méprisés. Les immigrés sont avant tout des hommes, si les conditions sociales et politiques influencent en partie leur devenir, ils possèdent un caractère, une volonté propre et diffèrent par leur adaptation qui peut prendre des formes très diverses.

Ce musée invite donc à réfléchir sur l’usage que nous faisons des concepts et des catégorisations pour penser une réalité. Certes les sciences sociales ont besoin de théoriser, de conceptualiser afin de proposer des modèles de compréhension qui permettent de mettre des éléments en perspective, de les rendre maniables, appréhendables. Il faut parvenir à généraliser, à penser comme un ensemble des éléments très proches, aux caractéristiques communes,  afin de démêler le flux des acteurs, des causes, des effets, pour mieux comprendre les phénomènes. Mais si une telle approche est nécessaire dans le cadre d’une étude universitaire, scientifique, ou pour des questions politiques, pour agir à petite échelle sur des thématiques larges, il faut aussi savoir s’en détacher pour réussir à penser l’homme, non plus comme un objet de sciences sociales, mais comme un individu. Il faut rendre à l’immigré son humanité, son intégrité, sa singularité ; le considérer avec  respect, maintenir une distance nécessaire, une écoute. Dans l’Oeil et l’Esprit, Merleau-Ponty explique que « la science manipule les choses et renonce à les habiter. Elle s’en donne des modèles internes et, opérant sur ces indices ou variables les transformations permises par leur définition, ne se confronte que de loin avec le monde actuel. » On pourrait transposer cette remarque à propos des rapports qu’entretiennent les modèles des sciences sociales avec les réalités toujours singulières qu’ils conceptualisent.

Dessin de Plantu, Le Monde, 30 août 2002 © Musée national de l’histoire et des cultures de l’immigration

Une certaine déshumanisation des immigrés menace en effet. On oublie parfois qu’ils sont des hommes au même titre que nous. Ils deviennent des chiffres dans les journaux, des images chocs, des exemples extrêmes dans des discours orientés, des objets de querelles politiques et sociales. On établit des quotas, des plans, des études statistiques à leur sujet. Toutes ces entreprises témoignent d’un certain intérêt, d’une considération, voire d’une bonne volonté à leur égard. Mais paradoxalement ces manières de se rapporter à eux conduisent souvent, d’un point de vue humain, à une perte de qualité ou d’efficacité de l’action. Dans un enregistrement sonore un médecin parle des conditions de soin des immigrés qui arrivent en masse à la frontière et qu’on regroupe dans des camps. Il dénonce la désorganisation totale et l’absence de pragmatisme de la gestion du camp. Il n’y a pas assez de repas pour nourrir tout le monde parce qu’on ne prend pas en compte les déplacements et les fluctuations après les avoir compté à une heure non représentative. Selon les maladies on établit des seuils d’urgence de traitement : d’une prise en charge immédiate à une semaine de délai, et ce sans réel examen préalable qui permette de déterminer la nature de la maladie.

Un autre témoignage d’une fillette de huit ans  dont la famille vient juste d’arriver, montre les problèmes que ses parents rencontrent pour trouver un logement. Cette petite fille explique d’un ton serein qu’elle fait ses devoirs dans la rue, qu’elle attend un logement, une maison pour Noël mais que la situation est compliquée. On promet toujours à ses parents un logement imminent, les autorités, les services sociaux s’occupent d’eux, mais la situation traîne. Cette famille : un cas, parmi tant d’autres cas urgents. Mais au milieu de tous ça, des gens qui doivent vivre dans l’attente, dans la précarité, des enfants qui essaient de grandir, de se construire. Les services sociaux traitent des dossiers, des chiffres, des déclarations officielles et l’absence d’écoute, de dialogue, de contact direct rend les situations intenables, inhumaines par absence de réelle attention et de pragmatisme.

La rationalisation des parcours individuels par les documents administratifs, la systématisation des traitements, des décisions à adopter en fonction de cas types, de conjonctures, témoignent d’un progrès social, d’une certaine recherche de l’égalité et de l’efficacité ; mais quand l’administratif remplace le lien social, quand les services ne reçoivent plus, n’écoutent plus, informent peu, traitent des documents à l’abri dans des bureaux, rejettent toute exception, bloquent les procédures pour un papier manquant, que devient-il de l’individu ? Toute singularité, toute spécificité, toute l’histoire personnelle est niée par une anonymisation.

Et c’est là toute la force de ce musée : donner une place à la singularité tout en l’inscrivant dans l’histoire et la collectivité.

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